[Note 35: ][ (retour) ] Corresp., 11651-69-71, 11734-38. Talleyrand à Sébastiani, 20 janvier 1807. Cf. l'étude de M. Boppe sur la Mission de l'adjudant-commandant Mériage à Widdin. (Annales de l'Ecole des sciences politiques, 15 avril 1886.)
Mais la question d'Orient reste surtout pour Napoléon une arme politique: plus que jamais, il veut s'en servir pour retourner contre la Russie la coalition dont cette puissance le menace. Il met l'Orient à l'ordre du jour de l'Europe. S'adressant à tous les États, directement aux neutres, à l'Autriche surtout, indirectement aux ennemis, tels que la Prusse et l'Angleterre même, il leur montre qu'il combat pour tous en empêchant la Russie de se frayer à travers la Turquie un chemin vers la Méditerranée. Pour intéresser, pour convaincre, il varie ses moyens, met en activité tous les ressorts qui peuvent agir sur les gouvernements et émouvoir l'opinion; il fait parler la diplomatie et la presse, inspire des dépêches, des circulaires, rédige des proclamations, suscite des ouvrages et commande des articles. En même temps qu'il multiplie les formes de sa pensée, il les condense dans un document solennel. Le 17 février 1808, le Sénat est convoqué à Paris et reçoit un message adressé de Varsovie, appuyé d'un rapport du ministre des relations extérieures; le message est à la fois un discours à la France et un manifeste à l'Europe: «Qui pourrait, dit-il, calculer la durée des guerres, le nombre de campagnes qu'il faudrait faire un jour pour réparer les malheurs qui résulteraient de la perte de l'empire de Constantinople, si l'amour d'un lâche repos et les délices de la grande ville l'emportaient sur les conseils d'une sage prévoyance? Nous laisserions à nos neveux un long héritage de guerres et de malheurs. La tiare grecque relevée et triomphante depuis la Baltique jusqu'à la Méditerranée, on verrait, de nos jours, nos provinces attaquées par une nuée de fanatiques et de barbares. Et si, dans cette lutte trop tardive, l'Europe civilisée venait à périr, notre coupable indifférence exciterait justement les plaintes de la postérité et serait un titre d'opprobre dans l'histoire [36].»
[Note 36: ][ (retour) ] Corresp., 11722.
Avec une éloquence plus sobre, le rapport du ministre reprend et développe la même pensée: Napoléon y tient indirectement un langage qui étonne de sa part. Il reprend et s'approprie, pour les besoins de sa cause, cette politique conservatrice que la monarchie à son déclin a eu l'honneur de formuler, et que son action défaillante n'a su faire prévaloir. Impérieusement, à la face du monde, il répète ce que les agents secrets de Louis XV murmuraient à l'oreille des puissances, ce que leur disaient Louis XVI et Vergennes; le conquérant affirme aujourd'hui la nécessité de maintenir les droits acquis, les souverainetés existantes, de refréner les ambitions perturbatrices. Avec une haute raison, il montre dans le partage de la Pologne, dans cette première atteinte au droit public, le principe et la source des maux qui affligent l'Europe; la destruction de la Turquie, si on la laisse s'accomplir, préparera de plus grandes calamités; c'est pour sauver cet empire, dont la préservation est d'intérêt général, pour le rétablir dans son intégrité et son indépendance, que la France verse aujourd'hui son sang, combat à trois cents lieues de ses frontières: l'Europe doit reconnaître en elle le champion de sa cause et le défenseur de ses droits [37].
[Note 37: ][ (retour) ] Moniteur du 18 février 1807.
Le rapport est signé de Talleyrand, et nul doute que le ministre n'en ait inspiré le fond et la forme. Mais ce politique avisé, cet incomparable rédacteur était-il aussi convaincu qu'habile et disert? Croyait-il vraiment à la possibilité de maintenir la Turquie, en faisant de cet empire rétabli dans la plénitude de ses droits l'un des fondements de l'Europe reconstruite? À consulter les témoignages épars de sa pensée, on surprend une discordance singulière entre ses communications officielles et ses confidences privées.
Le 31 janvier 1807, Talleyrand écrivait à M. d'Hauterive, chef de division au ministère, demeuré à Paris, pour lui annoncer l'envoi du message et du rapport; il lui fournissait en même temps des indications sur la manière de créer un mouvement d'opinion en faveur du principe proclamé par l'Empereur, de donner aux esprits l'impulsion nécessaire. «Je vous envoie, disait-il, un article que vous ferez insérer dans l'un des petits journaux; vous en ferez faire un autre dans le même sens pour un autre journal. Il faut que ces articles soient insérés le lendemain du jour de la séance du Sénat, et le jour même où les pièces officielles seront insérées dans le Moniteur. Vous comprenez qu'il ne faut pas différer l'insertion d'un seul jour, afin de ne pas laisser prendre aux journaux une fausse direction.»--«Le principal objet, avait écrit Talleyrand dans un passage précédent, est de faire sentir que l'Empereur, en faisant tout pour rétablir la paix, a dû ne vouloir qu'une paix solide et durable... C'est pour l'affermir que l'Empereur veut l'existence de l'empire ottoman; il la veut pour empêcher que d'autres ne s'enrichissent de ses dépouilles et ne deviennent formidables à leurs voisins; il la veut pour conserver à notre commerce du Midi la première, la seule source de sa prospérité. La conservation de l'empire ottoman devient, sous ce rapport, le premier de nos intérêts, et Sa Majesté ne peut point l'abandonner [38]...»
[Note 38: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Turquie, suppléments. La lettre suivante est tirée de la même source.
Ce langage porte l'accent de la sincérité. Seulement, six jours auparavant, le 25, Talleyrand avait écrit confidemment à d'Hauterive, qui lui rendait compte des mesures prises pour assurer la composition de l'appel destiné à réchauffer le zèle des musulmans: «Vous faites très bien de suivre les directions officielles que vous a données M. l'archichancelier. Du reste, je ne crois pas que quelque chose puisse relever la puissance ottomane: elle est, à mon sens, perdue, et la question est de savoir quelle portion en aura la France dans le partage qui nécessairement doit être fait de nos jours. Je trouve tout bien, parce que je trouve toute diversion excellente, quelque peu importante qu'elle soit. Aveuglément ou non, ni l'Autriche, ni la Prusse, ni la Turquie même, ni l'Angleterre, ne veulent plus de l'empire ottoman.»
Ainsi, le ministre ne jugeait point qu'une pensée conservatrice à l'égard de la Turquie pût jamais servir de lien entre l'Empereur et l'une des puissances. Fidèle à son projet de 1805, il estimait que ce résultat ne pourrait être obtenu qu'au prix de vastes remaniements en Orient, combinés de manière à créer entre la France et l'une de ses rivales une solidarité d'intérêts actifs et à associer leurs ambitions. Et cette fois encore, malgré ses déclarations officielles, Napoléon ne répugnait pas aux vues de son ministre. Il avait choisi la défense de la Turquie comme terrain d'entente offert à d'autres puissances: c'était à ses yeux un moyen plus qu'un but; mais, s'il lui était prouvé qu'il rallierait mieux l'une des cours européennes en lui proposant de partager plutôt que de maintenir la Turquie, il ne se refuserait pas à entrer dans cette voie, et cette pensée, rencontrée dans son esprit dès le début de sa carrière, retrouvée au début de 1807, rendra moins surprenante son évolution de Tilsit. Actuellement, dans l'état de ses relations avec la Russie, c'est à l'Autriche seule qu'il peut s'adresser, et la nécessité de la gagner devient plus pressante à mesure que croissent les difficultés de notre situation militaire. Jusqu'à présent, l'Autriche est demeurée sourde à nos sollicitations, à nos raisonnements, mais peut-être l'appât d'un profit matériel, d'un agrandissement territorial, la laissera-t-il moins insensible. Napoléon permet donc à Talleyrand de tenter les convoitises orientales de cette puissance, et tandis qu'il semble ériger en dogme politique l'intégrité de la Turquie, il autorise quelques insinuations à l'Autriche au sujet d'un partage éventuel de cet empire.