[Note 575: ][ (retour) ] Voy. notamment dans la Correspondance les nos 14319, 14321, 14341.
[Note 576: ][ (retour) ] P. 15.
La soirée de Weimar eut le lendemain sa contre-partie; après avoir rendu hommage à l'Allemagne policée et soumise, Napoléon affirma impitoyablement sa victoire sur l'Allemagne guerrière et révoltée, en y associant rétrospectivement Alexandre. Il avait fait avec cet empereur la partie d'aller visiter le champ de bataille d'Iéna, et cette excursion, à laquelle la cour de Weimar se prêta docilement, remplit la seconde journée. Des préparatifs de fête avaient été ordonnés sur le terrain même de la lutte; des mains allemandes avaient paré le lieu où avait succombé la grandeur prussienne. À l'endroit le plus élevé, sur un sommet décoré pour la circonstance du nom de mont Napoléon, on avait dressé un temple de la Victoire, éphémère bâtisse: un professeur d'Iéna en avait dessiné les lignes, et un conseiller aulique avait composé pour le fronton un distique prétentieux [577].
[Note 577: ][ (retour) ] Récit des fêtes, 16.
Napoléon et Alexandre se rendirent à cheval au pied du monument; après l'avoir visité, ils redescendirent sur un plateau moins élevé, d'où l'Empereur avait commandé l'action. Une estampe exécutée d'après nature les représente à cet endroit [578]. Tous deux ont mis pied à terre, en avant d'un état-major de rois, de princes et de maréchaux. À quelques pas, leurs chevaux sellés et bridés les attendent; Napoléon a laissé le sien à la garde de son mamelouk. De grands feux allumés, des tentes rappellent le bivouac: plus loin, des soldats de Weimar contiennent une foule immense qui se presse et s'écrase pour voir. Napoléon tient une carte: après avoir expliqué à son allié la position des corps et les mouvements ordonnés, il évoque maintenant aux yeux d'Alexandre, dans la campagne ondulée qui se déploie autour d'eux, les masses noires de l'infanterie, les bandes de fumée qui avancent ou reculent suivant les péripéties de la lutte, les villages qui brûlent, l'assaut des positions, le heurt des escadrons, la vision confuse et troublante d'une bataille. Cette leçon d'art militaire terminée, pour compléter l'illusion, on déjeuna comme à la guerre, les souverains sous une tente, leur suite en plein champ. Pendant le déjeuner, Napoléon reçut une députation de l'université d'Iéna, accorda quelques grâces à la ville témoin de son triomphe, puis, lorsque les deux empereurs eurent exploré dans toutes ses parties le champ de bataille dont ils avaient d'abord embrassé l'ensemble, chassé autour d'Apolda, où Napoléon avait passé la nuit avant le combat, ils rentrèrent assez tôt à Erfurt pour paraître le soir au théâtre, et la représentation des Horaces termina cette journée si féconde en souvenirs [579].
[Note 578: ][ (retour) ] Id., planche 3.
[Note 579: ][ (retour) ] Récit des fêtes, 13-19.
À Erfurt, les empereurs reprirent leur vie régulière et presque monotone. Chaque matin, ils s'envoyaient complimenter par un chambellan: ils tenaient l'un et l'autre un lever, s'offraient aux regards de la foule dorée qui venait encombrer leurs appartements. Ils travaillaient ensuite avec leurs ministres: c'était le moment où Napoléon lisait les dépêches diplomatiques, dictait ses ordres, ses instructions, en moins grand nombre qu'à l'ordinaire, recevait les rapports du gouverneur de la place, accompagnés de notes de police. Il tenait à connaître dans leurs plus petits détails les incidents de la journée et de la soirée précédentes, à savoir, ce qui s'était dit dans les différentes sociétés, à quel endroit s'étaient réunis les «Prussiens», comment s'y prenait la police pour maintenir l'ordre, pour surveiller à la fois les mécontents et «les filous qui s'appropriaient les bourses, tabatières et montres des personnes sortant de la comédie [580]».
[Note 580: ][ (retour) ] Rapports de police. Archives nationales, AF, IV, 1696.
Puis venaient les audiences: Napoléon les expédiait plus ou moins vite, entre deux conversations avec ses ministres, consultant la valeur plutôt que le rang des personnages présentés, continuant pendant son premier repas à la fois son travail et ses réceptions. C'est à pareil moment que Gœthe l'avait vu: en quelques traits il nous a laissé le croquis de la scène: «Je suis introduit: l'Empereur déjeune, assis à une grande table ronde; à sa droite et à quelques pas de la table, Talleyrand se tient debout; à sa gauche et tout près de lui, Daru, avec lequel il s'entretient des contributions à lever.» Il voulut revoir aussi Wieland et quelques académiciens de Weimar: il les retenait parfois à sa table, présidait à leurs discussions, et en ces instants, sensible à tous les genres de succès, se plaisait à tenir une cour de lettrés.