[Note 591: ][ (retour) ] De Maistre, 317.
[Note 592: ][ (retour) ] De Maistre, 332.
À Pétersbourg, mademoiselle Georges reçut grand accueil: sa personne et son jeu firent sensation. Par malheur, elle se conduisit en transfuge plutôt qu'en émissaire, ménageant peu la France dans ses discours et parlant mal du gouvernement [593]. De plus, si elle fut remarquée de l'empereur et appelée à Péterhof, dans le rôle intime qu'on lui avait destiné, elle dut se contenter d'un début, et son triomphe n'eut pas de lendemain. Alexandre céda au caprice, puis retourna à la passion, et madame Narischkine éprouva une fois de plus la valeur de son système, qui consistait, au dire de M. de Maistre, «à ne pas faire attention aux distractions [594]».
[Note 593: ][ (retour) ] «Elle a parlé à un aide de camp de l'empereur, écrivait Caulaincourt, d'une manière si peu convenable de Paris, qu'on n'était pas payé, que les talents étaient persécutés, soumis au régime militaire, etc., que le chef de la police a eu ordre de lui intimer d'être plus circonspecte... Elle parle beaucoup de l'empereur Napoléon et prétend lui avoir plu pendant deux ans et lui être restée fidèle tout ce temps: depuis elle se donne le grand-duc de Berg, le grand-duc de Würzbourg, etc.» Feuille de nouvelles du 17 juin 1808.
[Note 594: ][ (retour) ] De Maistre, 317.
Bien que l'expérience n'eût pas produit le résultat attendu, comme elle n'avait point paru déplaire au Tsar, Napoléon s'était proposé de la renouveler à Erfurt, avec des moyens plus étendus. Il avait donc fait venir, comme cortège à quelques-uns des premiers sujets du Théâtre-Français, la partie la plus séduisante de la figuration, ce que Metternich appelait «le cadre de la tragédie [595]». Suivant le diplomate autrichien, fort expert en la matière, on avait procédé avec beaucoup de discernement, en ayant égard au visage des actrices plus qu'à leur talent, et ce soin n'avait pas échappé à la malignité du public parisien. Alexandre ne sut pas mauvais gré à son allié de cette prévenance et se montra disposé à profiter de tous les avantages qu'elle comportait. Toutefois, avant de fixer définitivement son choix, il s'en ouvrit à Napoléon et lui demanda conseil. L'Empereur loua fort son goût, mais, en ami véritable, se crut obligé de l'avertir qu'il eût, dans la circonstance, à se méfier des indiscrétions, et ne lui dissimula point que tout Paris connaîtrait l'aventure. La crainte d'une telle publicité arrêta Alexandre, fort circonspect sur cet article; il n'insista pas et se contenta de prendre au spectacle qui lui avait été ménagé un plaisir tout artistique [596].
[Note 595: ][ (retour) ] Metternich, II, 227.
[Note 596: ][ (retour) ] Mémorial, 16 juin 1816.
Napoléon espérait aussi lui être agréable par le choix des pièces, le ravir et le frapper en faisant passer devant lui les chefs-d'œuvre de notre scène. Malheureusement, dans la composition du répertoire, il avait été un peu dupe de ses propres goûts. Il prisait par-dessus tout notre ancienne tragédie, cette forme d'art puissante, noble et réglée, où de hautes passions s'agitent dans un cadre étroitement mesuré: il la jugeait propre à susciter de grandes actions, des vertus sublimes, «à produire des héros [597]», et des héros obéissants. Il avait donc cru que la variété dans un seul genre suffirait à satisfaire le public d'Erfurt, et n'avait admis aux honneurs de la représentation que ses auteurs préférés; comme il aimait d'abord l'œuvre de Racine, puis de Corneille et de Voltaire «ce qui est resté [598]», le premier fut joué six fois, les deux autres chacun quatre fois. Mais les invités de l'Empereur étaient moins classiques que lui-même; en Allemagne, le théâtre se rajeunissait sous l'inspiration de Gœthe et de Schiller, et les compatriotes de ces génies novateurs n'applaudirent que par flatterie la tragédie française, «dont les bornes, disaient-ils, sont plus resserrées [599]». Quant aux Russes, beaucoup d'entre eux n'étaient nullement à hauteur d'un tel spectacle. À Pétersbourg, lorsque mademoiselle Georges leur était apparue, ils avaient adulé la femme, célébré la tragédienne en vogue, mais le genre leur avait paru franchement suranné [600]. À Erfurt, si le Tsar et ses compagnons se montrèrent très sensibles au talent des acteurs, à la perfection de leur jeu, il est à croire que quinze jours de tragédie leur parurent longs à supporter.