[Note 603: ][ (retour) ] Ce sous-chapitre a paru dans la Revue historique, septembre-octobre 1890.

Depuis un an, l'Europe s'attendait au divorce de Napoléon et à son mariage avec une princesse russe: le bruit de ce double événement s'était répandu de tous côtés, et cette rumeur, grossie, dénaturée en passant de bouche en bouche, contenait pourtant une part de vérité. Dès le jour où Napoléon avait proclamé son pouvoir héréditaire et posé sur son front la couronne d'empereur, il avait senti le besoin d'assurer par un mariage fécond l'avenir de sa dynastie; depuis lors, il agitait périodiquement la question du divorce, sans la résoudre, partagé entre des sentiments contradictoires. Si la politique «qui n'a point de cœur», la «loi d'airain», comme il l'appelait, lui commandait une nouvelle union, il éprouvait un déchirement à l'idée de quitter Joséphine, d'éloigner la compagne dont l'affection attentive et enveloppante lui était devenue un besoin, et à laquelle il avait fait franchir avec lui tous les échelons de la grandeur. Une tendresse très réelle, un lien plus fort encore, l'habitude, et jusqu'à une sorte de superstition l'attachaient à Joséphine; en se séparant d'elle, n'allait-il point du même coup répudier son passé, fait de bonheur et de gloire, et rompre avec la fortune? Il hésitait donc, semblait par moments sur le point de se résoudre, puis le courage lui manquait: il ajournait alors toute décision, préférait attendre, et la pensée de divorcer se traduisait chez lui par des velléités intermittentes, de plus en plus impérieuses et rapprochées, il est vrai, à mesure que s'écoulaient les années.

Au lendemain de Tilsit, un de ces mouvements s'éleva dans son âme. À cet instant, tout le poussait à prendre un parti: la fin d'une campagne difficile, en le délivrant d'immédiats soucis, le rendait aux longues pensées et aux projets d'avenir: la mort venait de lui enlever le jeune prince Charles-Napoléon, l'enfant dans lequel il se plaisait par moments à voir un héritier désigné: enfin, pour la première fois, il venait de contracter avec une grande puissance des liens assez étroits pour que l'idée de les cimenter par un mariage ne parût pas irréalisable. Joséphine, qui sentait grandir et approcher le péril, avait accueilli l'Empereur avec angoisse: elle se montrait inquiète, défiante. Ce trouble, altérant sa santé et son caractère, déplaisait à Napoléon, qui n'aimait point autour de lui et proscrivait la tristesse; l'idée d'une séparation lui en devenait moins amère. Dans l'automne de 1807, pendant son séjour à Fontainebleau, il songea certainement au divorce; sa froideur marquée envers l'Impératrice, certaines confidences, certains indices, semblèrent présager la rupture [604].

[Note 604: ][ (retour) ] Mémoires de madame de Rémusat, III, 249-250, Mémoires de Savary, duc de Rovigo, III, 226-229; id. de Metternich, II, 140, 143. Dépêche de Tolstoï, 7-19 novembre 1807. Archives de Saint-Pétersbourg.

Il n'en fallut pas davantage pour mettre en émoi tous ceux qu'un changement d'impératrice servirait dans leurs intérêts, leurs passions ou leurs convoitises. Napoléon avait pu vaincre l'Europe, briser trois coalitions: il n'avait pu chasser l'intrigue de sa cour. Autour de lui les Bonapartes et les Beauharnais se faisaient sourdement la guerre, et cette double influence se personnifiait en deux femmes. La reine Hortense, plus écoutée de l'Empereur que Joséphine elle-même, semblait aux Beauharnais le meilleur garant de leur fortune. Bonne, gracieuse, possédant des amis sûrs et divers, sachant recevoir et tenir un salon, elle servait de lien entre les parties d'une société mal rassemblée, et jouissait à la cour d'un crédit fondé sur la sympathie. Mais, en 1807, la perte de son enfant venait de briser son cœur: ses chagrins domestiques, sa santé ruinée, la faisaient s'effacer, et la princesse Caroline Murat, grande-duchesse de Berg, trouvait le champ libre devant elle pour agir et triompher. Affable, accueillante, magnifique, aimant le plaisir et le voulant autour d'elle, joignant à sa captivante beauté l'esprit dominateur d'une Napoléon, elle composait peu à peu, groupait autour d'elle et étendait sans cesse un parti hostile à l'Impératrice, auquel Fouché allait prêter l'appui de sa remuante activité.

Le ministre de la police portait à Joséphine une aversion raisonnée; il désirait un second mariage, parce qu'il y voyait un moyen de rassurer l'Europe, d'assagir l'Empereur, de procurer à la France quelques garanties d'avenir, en un mot de consolider le régime auquel se trouvait attachée la fortune de Fouché. Ce personnage avait l'intrigue audacieuse: pour peser sur l'Empereur et le déterminer, il imagina tout un plan. Chef de la police, il disposait de l'opinion: il annoncerait lui-même le divorce comme chose arrêtée; il ferait en sorte que la nouvelle en fût accueillie avec faveur, avec enthousiasme, créerait un mouvement des esprits, et, transmettant à Napoléon le témoignage anticipé de la reconnaissance publique, lui persuaderait de la mériter en accédant au vœu de ses sujets; avec une tranquille assurance, il préjugea les résolutions du maître et pensa les brusquer en les publiant par avance.

Ce fut donc dans les salons du ministre de la police, par ses soins, que la nouvelle du divorce fut mise en circulation. Sortie d'un tel lieu, munie de l'estampille officielle, elle ne pouvait manquer de se propager. Après avoir fait le tour de Paris, où elle jeta une vive émotion, elle gagna toutes les parties de l'empire et franchit la frontière. Les ambassadeurs la transmirent à leurs cours; les étrangers de passage en France s'empressèrent de rapporter dans leurs pays cette nouvelle à sensation; les agents de Fouché s'en firent l'écho de toutes parts, et, en un instant, les propos répétés à Paris se répandirent, en s'amplifiant, dans toute l'Europe. Mais nulle part cette semence féconde ne germa mieux qu'en Russie: elle y trouvait en effet un terrain approprié. Le grand acte annoncé n'était pas seulement pour piquer la curiosité des Russes, il risquait de les toucher directement. Si Napoléon divorçait, son nouveau choix se porterait à coup sûr sur une princesse de famille régnante, et la maison de Russie, par son rang, par les rapports d'intimité récemment établis, semblait la seule vers laquelle pussent se tourner ses regards. La demande d'une grande-duchesse apparaissait comme la conséquence presque inévitable du divorce, et il était naturel de penser que Napoléon et Alexandre, après s'être déclarés alliés, puis amis, voulussent devenir frères.

Alexandre avait deux sœurs non mariées. La cadette, la grande-duchesse Anne, était une enfant de quatorze ans. La cour et le monde la connaissaient à peine; frêle et timide, on la voyait parfois, aux côtés de l'impératrice mère, apparaître et passer: Joseph de Maistre la peint d'un mot: «Une colombe [605].» Pour parler de sa sœur aînée, il retrouve le ton galant et maniéré d'un courtisan de l'autre siècle: «Si j'étais peintre, écrit-il au chevalier de Rossi, je vous enverrais un de ses yeux; vous verriez combien la bonne nature y a enfermé d'esprit et de bonté [606].» Et il semblait que tout Pétersbourg partageât pour Catherine Pavlovna cette admiration enthousiaste. On échappait difficilement au charme de son regard, à l'attrait de sa jeunesse épanouie: en même temps on vantait en elle un cœur «digne de son rang [607]», un caractère décidé, impérieux même, une fermeté d'âme au-dessus de son âge; elle semblait née pour plaire et régner, et dans sa personne, comme dans son nom, les Russes aimaient à retrouver le souvenir de leur grande Catherine.

[Note 605: ][ (retour) ] Mémoires politiques et correspondance diplomatique, p. 346.

[Note 606: ][ (retour) ] Id., p. 318.