Au cours de son voyage, apprenant que le salon du ministre de la police demeurait le centre d'où partaient tous les dires malséants, il se courrouça de plus belle: non qu'il eût cessé de penser lui-même au divorce (sa conversation à Mantoue avec son frère Lucien prouve le contraire [611]), mais il ne voulait pas que l'on en parlât et que l'opinion s'émût prématurément à ce sujet. Il réitéra donc ses reproches et ses injonctions à Fouché sous une forme accablante. «Je vous ai déjà fait connaître mon opinion, lui écrivait-il de Venise le 30 novembre, sur la folie des démarches que vous avez faites à Fontainebleau, relativement à mes affaires intérieures. Après avoir lu votre bulletin du 19, et bien instruit des propos que vous tenez à Paris, je ne puis que vous réitérer que votre devoir est de suivre mon opinion et non de marcher selon votre caprice. En vous conduisant différemment, vous égarez l'opinion, et vous sortez du chemin dans lequel tout honnête homme doit se tenir [612]

[Note 611: ][ (retour) ] Mémoires de Lucien Bonaparte, III, 82 et suiv., cités par M. Welschinger, le Divorce de Napoléon, 21-23.

[Note 612: ][ (retour) ] Corresp., 13373. Cf. les nos 13329 et 13379. Voir aussi Meneval, Napoléon et Marie-Louise, I, 213-214. Quelques mois plus tard, écrivant à Cambacérès, Napoléon faisait cette allusion ironique à la conduite de Fouché: «Il songe tant à l'avenir, témoin ses démarches pour un divorce!» (Lettre inédite du 17 juillet 1808.)

Vertement tancé, Fouché se tut quelques instants, et les bruits de divorce tombèrent [613]. Puis, avec une hardiesse à peine croyable, l'incorrigible ministre se remit à désobéir; il se jugeait assuré de l'impunité finale, car il sentait que le maître, tout en blâmant ses procédés, ne désapprouvait pas entièrement son but et ne donnerait pas toujours tort aux instigateurs du divorce. En effet, revenu d'Italie, Napoléon fut ressaisi par la tentation d'en finir. Cette disposition, promptement remarquée, rendit courage aux adversaires de l'Impératrice, et, à nouveau, la partie se lia fortement entre eux [614]. La princesse Caroline continuait de leur prêter l'appui de sa situation mondaine; toujours rivale d'Hortense, elle avait élevé à Paris salon contre salon. Le prince de Talleyrand, bien qu'il détestât Fouché, se prêtait à appuyer ses démarches en faveur du divorce, et, sur ce point spécial, consentait à une alliance. Bref, de tous côtés on circonvint l'Empereur, et bientôt, en le voyant incliner de plus en plus vers un parti de vigueur, on crut avoir définitivement cause gagnée.

[Note 613: ][ (retour) ] Dépêches de Brockhausen, ministre de Prusse, des 31 janvier et 21 février 1810. publiées par Hassel, 494.

[Note 614: ][ (retour) ] Brockhausen, 21 février 1808, Hassel, 496; Tolstoï, 6-18 mars 1808. Archives de Saint-Pétersbourg.

Aussi bien, une crise nouvelle se préparait, mais, de même que les précédentes, elle n'allait aboutir à aucun résultat. Un soir de mars 1808, il devait y avoir spectacle aux Tuileries; la cour entière, réunie dans la salle de théâtre, attendait Leurs Majestés, lorsque le bruit se répandit qu'elles ne viendraient pas et qu'une explication décisive s'était engagée. Napoléon, fatigué, ému, malheureux, s'est couché: il a demandé l'Impératrice. Elle est venue toute parée, prête pour le spectacle, en grand costume de cour; il l'appelle à ses côtés, laisse éclater ses projets et le trouble de son âme: il voudrait que Joséphine demandât elle-même le divorce; à plusieurs reprises il ordonne, supplie, s'attendrit successivement, et la nuit se passe ainsi tout entière, entremêlée de pleurs, de reproches et de fougueuses caresses. Une plume spirituelle et bien informée a retracé cette scène, d'après les confidences de l'Impératrice, et nous a donné la version de Joséphine. Le rapport de Tolstoï à son ministre, écrit d'après les bruits de cour, ne diffère pas sensiblement de ce récit, si ce n'est qu'il lui fournit un épilogue que l'Impératrice avait cru devoir passer sous silence. Après avoir raconté que «ses larmes, ses instances, sa fermeté (car on prétend qu'elle en montra beaucoup), émurent l'Empereur, qui ne put rien gagner sur elle», Tolstoï ajoute: «Deux jours après il revint à la charge sans avoir obtenu davantage... Dans un accès d'emportement, il doit lui avoir dit qu'elle le forcerait à la fin à adopter ses bâtards. Elle saisit avec promptitude cette idée et se montra prête à les reconnaître. Surpris de cette complaisance à laquelle il ne s'attendait pas, il lui en exprima toute sa sensibilité, protestant qu'après un aussi beau procédé il ne se résoudrait jamais à se séparer d'elle. Il paraît que les choses en sont restées là. Un propos tenu par M. de Talleyrand à un de ses affidés l'accuse de n'avoir pas su prendre un parti dans cette circonstance. Quant à moi, je crains qu'il ne le prenne que trop tôt, et que, si l'Impératrice continue à montrer du caractère, il ne se passe de son consentement et ne fasse faire la demande de divorce en son nom [615]

[Note 615: ][ (retour) ] Tolstoï à Roumiantsof, 6-18 mars 1808. Archives de Saint-Pétersbourg.

Ainsi, suivant Tolstoï, cette fois encore, le péril n'était qu'ajourné: il continuait d'exister et pouvait se prononcer d'un jour à l'autre. D'après ces renseignements, la possibilité d'une demande entra de plus en plus dans les prévisions et les calculs de la Russie. On voit alors se manifester à cette cour deux tendances opposées. L'impératrice mère, instruite du danger, veut y soustraire sa fille en la mariant au plus vite: elle cherche de tous côtés un parti. Alexandre craint que cette précipitation ne paraisse affectée, désobligeante pour son allié, en présence des bruits répandus, et ne soit interprétée comme un moyen d'éviter une demande; peut-être tient-il à se garder le moyen de donner à Napoléon une preuve irrécusable de sympathie, de confiance, si les vœux de ce monarque doivent se prononcer à bref délai: il retarde donc l'établissement de sa sœur, et c'est ainsi que l'action officielle du gouvernement vient contrarier les efforts privés de l'impératrice Marie.

Il avait été question naguère d'un mariage entre Catherine Pavlovna et le prince royal de Bavière. Dans l'été de 1808, le prince Kourakine, ambassadeur de Russie à Vienne, dont les relations avec le cercle de l'impératrice mère et avec cette princesse elle-même n'étaient un mystère pour personne, fit prier son collègue de Bavière, M. de Rechberg, de passer chez lui; il lui montra l'instant venu pour reprendre le projet: «On s'attend à Pétersbourg, lui dit-il, que vous fassiez des démarches.» La cour de Munich, fort intriguée, chargea son représentant à Pétersbourg, M. de Bray, de voir le comte Roumiantsof et d'éclaircir l'affaire. Aux premiers mots de l'envoyé bavarois, Roumiantsof manifesta un grand étonnement: informations prises, il fit réponse que c'était l'impératrice mère, et non le cabinet, qui avait autorisé le prince Kourakine à dire «que cette alliance, qui avait paru convenable autrefois, ne le paraissait pas moins aujourd'hui». Le ministre russe se hâta d'ajouter que l'affaire n'ayant pas été plus activement poussée à l'époque des premiers pourparlers, «il ne voyait pas de raison pour la renouer actuellement, et qu'il fallait regarder tout cela comme non avenu [616]». La cour de Bavière se le tint pour dit, et s'enferma aussitôt dans une réserve absolue.