Si Napoléon eût demandé cette princesse, il est probable qu'Alexandre n'eût osé la lui refuser, sauf à négocier le consentement de sa mère (il avait formellement indiqué cette réserve dans son entretien avec Caulaincourt). Napoléon renvoyant tout à un avenir peut-être éloigné, et la plus jeune princesse, dont l'âge se prêtait mal à un engagement immédiat, se trouvant seule en cause, Alexandre s'était abstenu de toute parole susceptible de lui être opposée comme un acquiescement anticipé à une demande incertaine. En somme, les propos d'Erfurt, entourés de mutuelles réticences, avaient eu l'inconvénient d'engager l'affaire du mariage sans qu'il y eût d'une part volonté arrêtée, de l'autre désir sincère de la faire aboutir; ils avaient créé une question de plus entre les deux empereurs, la plus scabreuse de toutes, et n'en avaient ni déterminé ni même facilité la solution [621].
[Note 621: ][ (retour) ] Documents inédits. Cf. les pièces 16210 et 16341 de la Correspondance de Napoléon, ainsi que la lettre de Champagny à Caulaincourt en date du 22 novembre 1809, et celle de Caulaincourt à Champagny en date du 3 janvier 1810. Archives des affaires étrangères, Russie, suppléments, 17.
VI
LA CONVENTION.
Parallèlement aux causeries vagues et aux insinuations à demi-mot, la négociation positive avait repris et suivait lentement son cours. À leur retour de Weimar, les empereurs avaient trouvé que, si MM. de Champagny et Roumiantsof s'étaient mis d'accord sur certaines des clauses à insérer dans le traité, plusieurs articles les arrêtaient; se réservant de lever par eux-mêmes ces obstacles, Napoléon et Alexandre voulurent que le travail de leurs ministres se continuât sous leur surveillance immédiate; tout débat revenait devant eux en appel. Il y avait entre leur hôtel et leur chancellerie d'incessantes allées et venues; Champagny et Roumiantsof se quittaient, se retrouvaient jusqu'à quatre fois par jour pour prendre et se transmettre les ordres de leurs maîtres. Sur le point de monter à cheval, pressé d'aller rejoindre Napoléon, Alexandre voyait arriver son ministre, fort en peine, qui lui signalait quelque nouveau litige et sollicitait des instructions: «L'empereur Napoléon m'attend, disait-il alors, j'arrangerai tout cela avec lui [622]», et durant la promenade ou au cours de l'entretien du soir, on s'appliquait à trouver la formule qui devait tout concilier. On transigeait sur certaines questions; d'autres étaient écartées, et, grâce à ce procédé qui voilait de trop fréquents désaccords, la convention prenait forme dans ses différentes parties.
[Note 622: ][ (retour) ] Champagny à Napoléon, 11 octobre 1808. Les lettres par lesquelles le ministre des relations extérieures rend compte au souverain de la discussion jour par jour, figurent aux Archives nationales, AF, IV, 1697. Thiers en a publié une partie, IX, 325 à 327.
Le préambule et les articles 1 à 3 exprimaient le but à atteindre, c'est-à-dire la conclusion de la paix générale, et réglaient les démarches à tenter auprès de l'Angleterre. On proposerait à cette puissance de traiter; on nommerait des plénipotentiaires chargés de se rendre au lieu qu'elle désignerait; dans la négociation, la France et la Russie agiraient de concert, se communiqueraient toutes les propositions de la partie adverse, ne sépareraient jamais leurs intérêts: toutes clauses d'usage en pareil cas et qui ne fournirent matière à aucune difficulté.
Sur quelles bases se ferait la paix avec l'Angleterre? C'est à ce sujet que la France et la Russie s'assuraient cette réciprocité d'avantages qui formait la règle de leur alliance: indépendamment de leurs possessions antérieures, elles se garantissaient l'une à l'autre toutes les conquêtes qu'elles avaient réalisées ou poursuivies depuis Tilsit, la première dans le midi de l'Europe, la seconde dans le Nord et en Orient.
On convenait d'abord, par l'article 4, de traiter d'après l'état actuel des possessions, chacun devant conserver ce qu'il occupait. Mais cette promesse générale ne suffisait pas à rassurer deux ambitions également méfiantes, qui voulaient de positives sûretés. D'ailleurs l'Espagne, en pleine insurrection, échappait de fait à notre uti possidetis, et Napoléon tenait néanmoins à ce que l'attribution de ce royaume à sa dynastie fût placée expressément sous la garantie russe. Le Tsar dut donc s'obliger, par l'article 6, «à regarder comme condition absolue de la paix que l'Angleterre reconnaîtrait le nouvel ordre de choses établi par la France en Espagne». Quant aux changements opérés ou préparés depuis un an au delà des Alpes, Napoléon se satisfit d'une simple lettre qui lui fut adressée par Alexandre et portait reconnaissance anticipée de tout ce qu'il déciderait «sur le sort du royaume d'Étrurie et celui des autres États d'Italie [623]».