[Note 628: ][ (retour) ] Roumiantsof à Alexandre, 27 décembre 1808-8 janvier 1809. Archives de Saint-Péterebourg.

Ce projet, dans sa rédaction primitive, contenait un article, le huitième, ainsi conçu: «S. M. l'empereur de Russie, d'après les révolutions et changements qui agitent l'empire ottoman et qui ne laissent aucune possibilité de donner et par conséquent aucune espérance d'obtenir des garanties suffisantes pour les personnes et pour les biens des habitants de la Valachie et de la Moldavie, étant résolu à ne point s'en dessaisir, d'autant plus que leur possession seule peut donner a son empire une frontière naturelle et nécessaire, S. M. l'empereur Napoléon ne s'oppose point aux déterminations de S. M. l'empereur de toutes les Russies [629].» Alexandre et Roumiantsof trouvèrent ces expressions trop faibles et proposèrent de leur en substituer d'autres. «S. M. l'empereur Napoléon, dirait-on, consent à ce que l'empereur de Russie possède en toute souveraineté la Valachie et la Moldavie, en prenant le Danube pour frontière, et en reconnaît dès ce moment la réunion à l'empire de Russie...» Après quelque résistance, Napoléon admit que son acquiescement aux vues d'Alexandre fût ainsi précisé, et la rédaction russe fut acceptée. «S'il est une manière plus formelle, plus énergique, disait Champagny, d'exprimer ce consentement, cette reconnaissance, nous l'adopterons, mais, au nom de ce grand intérêt de la pacification, bornez-vous à cela dans ce moment [630]», et la discussion se renouvela avec plus de force sur l'article suivant.

[Note 629: ][ (retour) ] Archives nationales, AF, IV, 1697.

[Note 630: ][ (retour) ] Champagny à l'Empereur, 6 octobre 1808.

Cette disposition accordait à la Russie le droit de négocier directement avec la Porte, sans notre intermédiaire, l'acquisition des Principautés, et Napoléon, qui avait voulu d'abord retenir sa qualité de médiateur, afin de conserver la direction des pourparlers, se contentait finalement de cette simple réserve: «Il ne sera donné à la Porte aucun éveil sur les intentions de la Russie, que l'on n'ait connu l'effet des propositions faites par les deux puissances à l'Angleterre.» Cette phrase, péremptoirement repoussée par Roumiantsof, devint pour l'entente une nouvelle pierre d'achoppement.

Après plusieurs conférences, après une discussion finale de deux heures, Champagny reconnut chez son interlocuteur un préjugé systématique qui le rendait sourd à tout argument: «Cette obstination de M. de Roumiantsof, écrivait-il à l'Empereur, n'est pas le produit du moment; elle tient à de longues réflexions qui n'ont eu qu'un but, à une attente impatiemment supportée, enfin à l'opinion que, dans le moment actuel, rien ne peut s'opposer à l'exécution des vues de la Russie. Je désespère de la vaincre [631]

[Note 631: ][ (retour) ] Thiers, X, 327.

Le ministre avouant son impuissance et se dérobant, l'Empereur le remplaça dans la lutte, donna de sa personne, essaya de fléchir Alexandre; mais ses efforts se brisèrent à nouveau contre la patiente ténacité de son allié. Enfin ce débat, devenu menaçant pour le sort de l'alliance, se termina par une transaction. Napoléon consentit que l'article ne fît mention d'aucun terme, n'imposât aux Russes aucun délai: il fut convenu seulement que notre diplomatie à Constantinople n'aurait pas à appuyer leurs revendications, resterait libre de ménager les susceptibilités ottomanes et de démentir tout concert entre les deux cours impériales aux dépens de la Turquie. De plus, Alexandre donna sa parole qu'il ne prononcerait pas ses exigences et ne mettrait point ses troupes en mouvement avant le 1er janvier 1809 [632]; à cette date, l'Angleterre aurait pris son parti sur les ouvertures de paix, se serait engagée par une réponse, et le retour de la Turquie à son alliance, s'il venait à se produire, ne saurait influer rétrospectivement sur ses décisions. Cette réserve purement verbale n'apparut point dans l'article 9, qui fut rédigé définitivement comme il suit:

[Note 632: ][ (retour) ] Cet engagement est rappelé et expliqué dans le rapport de Roumiantsof à Alexandre des 27 décembre 1808-8 janvier 1809. Archives de Saint- Pétersbourg. Voy. aussi le rapport de Caulaincourt à l'Empereur du 22 novembre 1808.

«Sa Majesté l'empereur de Russie s'engage à garder dans le plus profond secret l'article précédent (celui qui reconnaît la réunion des Principautés à la Russie) et à entamer, soit à Constantinople, soit partout ailleurs, une négociation, afin d'obtenir à l'amiable, si cela se peut, la cession de ces deux provinces. La France renonce à sa médiation. Les plénipotentiaires ou agents des deux puissances s'entendront sur le langage à tenir, afin de ne pas compromettre l'amitié existant entre la France et la Porte, ainsi que la sûreté des Français résidant dans les Échelles, pour empêcher la Porte de se jeter dans les bras de l'Angleterre.»