Dans cette situation critique, Napoléon fut à hauteur de lui-même, actif, ingénieux, plein de force d'âme et de ressources. Après avoir fait mine de poursuivre l'ennemi et, par quelques marches en avant, affirmé plutôt que prouvé sa victoire, il se replia sur la Vistule et se cantonna dans une position défensive, tandis qu'il pressait le siège de Dantzig, pour assurer ses derrières, et appelait à lui ses réserves. En même temps, il se mit à traiter de toutes parts: ne se sentant pas actuellement le plus fort, il voulut être le plus adroit, demanda aux négociations cette victoire que la guerre lui faisait attendre, et se livrant à de multiples tentatives pour désunir ses adversaires déclarés ou secrets, se rattacher l'un d'eux, briser le faisceau de forces qui le tenait en échec, espéra par ce moyen ressaisir et maîtriser la fortune.
Attendant toujours la réponse de l'Autriche, ne la voyant point venir, il se tourna d'abord vers la Prusse. Six jours après la bataille, il détachait l'un de ses aides de camp, le général Bertrand, auprès de Frédéric-Guillaume, et offrait de nouveau à ce monarque de lui restituer ses États, pourvu qu'il consentît à se séparer de la Russie et à épouser notre système. «Cette démarche, disaient les instructions du général Bertrand, doit être aigre et douce [44]»; il faut laisser prévoir à la maison de Brandebourg la possibilité d'une déchéance, d'un anéantissement total, mais montrer qu'un moyen de salut lui reste et consiste à se jeter dans nos bras, à contracter avec nous une «éternelle amitié [45]»; sous peine de périr, la Prusse doit accepter notre alliance. Sans s'émouvoir des menaces, sans céder à la persuasion, Frédéric-Guillaume refusa d'abandonner ses alliés, et l'officier chargé de porter cette réponse remarqua que l'Empereur, en la lisant, dissimulait mal son impatience et ses préoccupations. «Il avait la contenance, écrivait-il, d'un homme dont l'esprit était inquiété furieusement, ce qui, en le rendant distrait, lui faisait répéter souvent la même chose [46].»
[Note 44: ][ (retour) ] Corresp., 11810.
[Note 46: ][ (retour) ] Bailleu, II, 586 à 588.
Quelques jours après, Napoléon recevait enfin la note autrichienne. Il la lut, la relut, cherchant en vain à pénétrer la pensée qui se cachait sous un texte rendu obscur à dessein: «Je n'y comprends rien, écrivait-il avec impatience à Talleyrand, et je ne sais quelle réponse vous faire... Que veut la maison d'Autriche? Je ne sais pas. Veut-elle traiter pour garantir l'intégrité de la Turquie? J'y consens. Veut-elle un traité par lequel, la Russie venant à acquérir un accroissement de puissance ou de territoire en Turquie, les deux puissances feraient cause commune pour obtenir l'équivalent? Cela peut encore se faire. Enfin, la maison d'Autriche veut-elle gagner quelque chose dans tout ceci? se mettre du côté de celui qui lui donnera de l'avantage? Que veut-elle? Je ne sais rien de tout cela [47].» Il ordonnait néanmoins à Talleyrand de continuer les pourparlers avec M. de Vincent, de chercher à le pénétrer, de renchérir au besoin sur nos offres précédentes, d'aller jusqu'à proposer une part de la Silésie sans conditions; le premier but à atteindre est de prolonger l'immobilité de l'Autriche.
[Note 47: ][ (retour) ] Corresp., 11918.
Toutefois, si l'Empereur ne désespère pas d'entretenir les hésitations de cette cour, il ne conserve plus guère d'illusions, en admettant qu'il s'en fût jamais fait, sur la possibilité de contracter avec elle des liens sérieux et durables, de prendre à Vienne son point d'appui. Où le trouvera-t-il donc? Devant ce problème de plus en plus menaçant, une idée nouvelle entre en lui et se glisse dans son esprit. L'armée russe vient de lui tuer plusieurs milliers de soldats, quelques-uns de ses meilleurs officiers; il souffre de ces pertes cruelles, pleure vraiment sur ces braves, sur le sacrifice de tant de vies précieuses; mais ressent-il contre l'auteur de ces maux un âpre désir de vengeance et un redoublement d'ardeur guerrière? Point, il l'admire. Il apprécie maintenant la Russie à sa juste valeur et songe que cette puissance pourrait mieux qu'aucune autre, s'il parvenait à se la rallier, l'aider à tenir l'Europe sous ses lois et à la soulever contre l'Angleterre. Le sens suprême de son intérêt, cette passion de l'utile qui n'empêche pas, mais domine dans son âme tous autres mouvements, lui inspire le désir de s'approprier l'instrument qui vient de le blesser, et c'est au lendemain d'Eylau que renaît dans son esprit l'idée de l'alliance russe.
Mais cette alliance n'est-elle pas un rêve, une insaisissable chimère? Comment passer avec la Russie de la guerre à l'intimité, d'une lutte acharnée à un concert de mesures? Jadis, il est vrai, le premier consul a entretenu avec le tsar Alexandre une correspondance directe et presque amicale: distinguant chez ce monarque des idées libérales et philosophiques qui lui donnent une physionomie à part parmi les princes de son temps, Bonaparte a essayé de flatter ses aspirations, de caresser ses rêves; il a cru pouvoir un instant le dominer moralement et le tenir; mais Alexandre, ondoyant et versatile, lui a glissé entre les mains, s'est éloigné, et son hostilité systématique n'a plus désarmé. Sa protestation contre l'enlèvement du duc d'Enghien a eu le caractère d'une prise à partie personnelle et injurieuse. Dans l'été de 1806, il a refusé de ratifier le traité conclu à Paris par M. d'Oubril, et a rompu la paix déjà signée. Aujourd'hui, il laisse soulever contre nous les passions de son peuple et n'épargne rien pour donner à la guerre un caractère national et religieux. D'ailleurs, son amour-propre saigne encore au souvenir d'Austerlitz. Après cette journée, les Russes et leur souverain, poursuivis, éperdus, sur le point d'être enveloppés, n'ont dû leur salut qu'à une évasion tolérée par le vainqueur: Alexandre pardonnera-t-il jamais à Napoléon cette clémence plus insupportable que la défaite? À supposer qu'il se prête loyalement à un essai de réconciliation, ce prince aux impressions mobiles, au rêve changeant, échappera-t-il longtemps aux influences qui le circonviennent? N'a-t-il point pour favoris, pour amis personnels, les principaux artisans de la coalition de 1805? Autour de lui, la France n'aperçoit que des ennemis: famille impériale, ministres, dignitaires, généraux, cour, noblesse, armée, tout passe pour être assujetti, livré à l'Angleterre. On sait au moins que la Russie tient à notre rivale par le plus solide des liens, celui de l'intérêt matériel: depuis près d'un siècle, grâce à des traités périodiquement renouvelés, la Grande-Bretagne s'est acquis, en fait, le monopole du trafic avec l'empire moscovite, en achète les produits, y déverse les siens; le commerce avec les Anglais est devenu indispensable à la Russie; c'est l'une des fonctions de sa vie, et il en est résulté entre les deux États une persistance de rapports amicaux, une tradition d'intimité qu'il ne dépend peut-être d'aucune volonté humaine, fût-ce celle de l'autocrate, de rompre brusquement. Rejetée en dehors de ce qu'elle considère comme sa voie naturelle, la Russie sentira toujours l'invincible tentation d'y rentrer, fût-ce au prix d'une secousse violente, d'un changement de règne, et l'exemple du passé démontre que cette hypothèse n'a rien d'invraisemblable.
En ce temps, l'autorité du Tsar, toute despotique qu'elle fût, ne se présentait pas avec le caractère d'immuable fixité qu'elle a paru revêtir par la suite. Quatre révolutions de palais ou de caserne, accomplies en soixante ans, lui avaient donné l'apparence d'un pouvoir mouvant, précaire, dépourvu de cette consistance qui fait le crédit politique des États. «A Pétersbourg, disait l'un de nos envoyés, les souverains sont plus qu'ailleurs sur un volcan [48]», et c'est l'un des traits les plus singuliers de nos anciennes relations avec la Russie que l'instabilité de son gouvernement ait été considérée par tous nos souverains, depuis Louis XV jusqu'à Napoléon, comme l'un des principaux obstacles à l'alliance. En 1807, Napoléon se rappelait 1801: maître alors de l'esprit de Paul Ier, il voyait déjà dans la Russie un instrument à son service, s'apprêtait à s'en saisir, lorsque le pouvoir avec lequel il traitait s'était évanoui subitement, et sa main n'avait rencontré que le vide. Le souvenir de cette déception pesait sur ses jugements à l'égard de la Russie et le mettait en garde contre un retour prématuré de confiance.