Charmé des avantages obtenus, Alexandre se retirait mécontent de celui qui les lui avait accordés, confirmé définitivement dans son doute sur la loyauté et les intentions de son allié. Ce doute, nous l'avons suivi dans sa marche ascendante et ses progrès successifs. Nous l'avons surpris en germe à Tilsit; nous l'avons vu croître sous l'empire d'une brusque révolte, lorsque Napoléon avait proposé une deuxième mutilation de la Prusse; nous lui avons vu prendre un développement nouveau au printemps de 1808, lorsque l'Empereur, après avoir offert le partage, en avait retardé l'exécution, lorsque l'immensité, l'extrême complication de ses projets, son entreprise d'Espagne, point de départ de tous les événements qui devaient entraîner sa perte, lui avaient fait éluder les demandes et les satisfactions de la Russie. C'était l'Espagne encore, l'Espagne fatale, qui, montrant en lui le spoliateur des dynasties légitimes, le ravisseur de couronnes, avait fait franchir à Alexandre une troisième étape dans la voie de la désaffection. C'était elle enfin, cause première des terreurs ressenties et des armements opérés à Vienne, qui avait jeté entre les deux empereurs cette question autrichienne sur laquelle l'accord n'avait pu qu'imparfaitement s'opérer, après des débats où Alexandre avait cru surprendre de nouveau chez son allié des intentions attentatoires à la dignité et à l'indépendance des États. Ce quatrième sujet de crainte et de suspicion avait porté au comble les inquiétudes d'Alexandre, et Erfurt, où tout devait s'éclaircir et se concilier, avait vu s'opérer le phénomène inverse de celui qui s'était accompli à Tilsit. Sur les bords du Niémen, c'était la confiance qui l'avait emporté dans l'esprit du Tsar, refoulant des sentiments contraires sans les détruire; à Erfurt, la défiance avait repris définitivement le dessus, comprimant un reste d'inclination. Si l'empereur Alexandre n'était pas d'ores et déjà résolu à se détacher de nous aussitôt qu'il aurait terminé la guerre turque, s'il ne fixait pas dès à présent l'instant de la rupture, le moindre froissement, tout changement en Europe qui dérangerait l'équilibre instable des rapports, tout événement qui lui ferait paraître Napoléon plus menaçant et plus redoutable encore, suffirait à déterminer sa défection, à le rejeter vers nos ennemis, et l'alliance ne survivrait pas à une nouvelle épreuve.
Or, cette crise suprême, elle approchait, accourait du fond de l'horizon; c'était cette guerre avec l'Autriche que l'entrevue d'Erfurt eût pu conjurer peut-être, et qu'elle allait, au contraire, précipiter. Assurément, il est douteux que même la volonté fortement exprimée des deux empereurs eût fait reculer l'Autriche; peut-être cette puissance eût-elle préféré la guerre, une guerre immédiate et sans merci, aux dangers d'une soumission: dès le début des conférences, elle avait averti le gouvernement de Londres qu'elle tiendrait ferme, repousserait comme perfides et captieuses toutes propositions qui viendraient d'Erfurt, s'isolerait de toute combinaison dirigée contre la puissance britannique [648]. Il n'en est pas moins certain que l'attitude d'Alexandre à Erfurt la fortifia dans ses dispositions belliqueuses, en lui permettant de croire que la Russie ne se laisserait jamais entraîner contre elle à une action sérieuse.
[Note 648: ][ (retour) ] Dépêche, en date du 8 octobre 1808, du comte Hardenberg, ancien envoyé hanovrien à Vienne, chargé des communications secrètes entre les cours d'Autriche et d'Angleterre. Hassel, 538.
Pendant les semaines qui suivirent l'entrevue, tous les observateurs de la politique viennoise, agents français et étrangers, sauf ceux de Russie, remarquèrent en elle une allure plus décidée: les armements se poursuivaient avec plus de vigueur, l'activité guerrière redoublait. Dès le mois d'octobre, M. de Stadion, instruit par M. de Vincent des conversations d'Alexandre, adressait à l'Angleterre une demande de subsides: il lui promettait une diversion, lui faisait dire de ne point céder, de ne point entamer de négociations «dans un moment où l'Autriche espérait des avantages de la continuation de la guerre [649].» Quelques jours plus tard, il est vrai, la connaissance de l'engagement éventuel contre l'Autriche, surprise par M. de Vincent dans les derniers moments de l'entrevue, affecta cet envoyé et impressionna son gouvernement; mais une intervention occulte et malfaisante allait promptement rassurer la cour de Vienne et précipiter ses décisions.
[Note 649: ][ (retour) ] Dépêche du comte Hardenberg, en date du 11 octobre 1808. Hassel, 539.
À Erfurt, Talleyrand avait triomphé de Napoléon: son système avait prévalu contre celui de l'Empereur. Revenu à Paris, il n'a rien de plus pressé que d'annoncer cette victoire à M. de Metternich et de s'en attribuer le mérite; s'il s'est borné jusqu'alors à détourner notre allié de s'abandonner sans réserve, il se met maintenant en intimes communications avec la puissance qui arme contre nous, qui se prépare à nous assaillir; il va jusqu'au bout dans la voie de la défection et passe à l'ennemi. Il livre à Metternich le secret du désaccord survenu entre les deux empereurs, et ses impressions sur le résultat des conférences se résument dans cette phrase décisive: «Alexandre n'est plus entraînable contre vous [650].» Il va plus loin, il exprime l'espoir d'un rapprochement intime entre l'Autriche et la Russie: «Depuis la bataille d'Austerlitz, dit-il, les rapports d'Alexandre avec l'Autriche n'ont point été plus favorables. Il ne dépendra que de vous et de votre ambassadeur à Pétersbourg de renouer avec la Russie des relations aussi intimes que celles qui existèrent avant cette époque: c'est cette réunion seule qui peut sauver les restes de l'indépendance de l'Europe [651].»
[Note 650: ][ (retour) ] Rapport de Metternich, en date du 4 décembre 1808, publié par Beer, Zehn Jahre oesterreichischer Politik, p. 527.
[Note 651: ][ (retour) ] Metternich, II, 248; Beer, 523-527.
Lorsque Talleyrand travaille ainsi à poser les fondements d'une nouvelle coalition continentale, sa connivence avec l'agresseur du lendemain n'est pas entièrement consciente; son erreur est toujours de croire qu'à Vienne on arme uniquement pour se mettre à l'abri d'une surprise, et que l'on ne songe point encore à fondre sur nos frontières; son but est d'établir l'Autriche et la Russie sur une ligne de défense commune, d'opposer cette double digue à l'ambition napoléonienne. Mais l'Autriche, aveuglée par sa passion, va relever dans les paroles rassurantes du prince un argument à l'appui de ses velléités d'attaque, et Talleyrand, en lui garantissant la bienveillance ou au moins l'inaction de la Russie, se trouve lui délivrer un permis d'entrée en campagne.
Le rapprochement des dates, la concordance des documents permettent de saisir entre les confidences du ministre français et les déterminations finales de la cour ennemie une corrélation trop évidente. Les entretiens de Metternich et de Talleyrand ont eu lieu en octobre, en novembre: à la fin de ce dernier mois, Metternich retourne à Vienne, en congé temporaire. À Vienne, d'après les données recueillies à Paris, il rédige un mémoire sur l'ensemble de la situation; il conclut implicitement à la guerre, en se fondant sur deux raisons, développées l'une et l'autre dans un mémoire particulier: la première est l'insuffisance des forces que Napoléon, occupé en Espagne, pourra opposer à l'irruption des masses autrichiennes; la seconde est le changement survenu dans les dispositions d'Alexandre, changement ménagé, constaté et certifié par Talleyrand [652]. Le travail de Metternich porte la date du 4 décembre; le 10, Stadion résume par écrit les avantages que lui paraît présenter l'offensive; dans les jours qui suivent, l'empereur François se rallie sans réserve à ce parti, cédant aux instances de son ministre, aux raisons de son ambassadeur, et les instructions dressées le 23 pour Metternich, qui retourne à Paris, trahissent les intentions définitivement belliqueuses de l'Autriche: «Si la guerre, y est-il dit, n'entre pas dans les calculs de Napoléon, elle doit essentiellement entrer dans les nôtres [653].» S'il est recommandé à Metternich de réitérer ses assurances pacifiques jusqu'à ce que «l'époque d'un changement ou plutôt d'un renforcement de langage lui soit indiqué de Vienne», c'est à seule fin de donner le change sur les dispositions réelles de sa cour, en attendant qu'elle ait mis la dernière main à ses armements et réuni tous ses moyens; le printemps de 1809 est l'époque choisie pour commencer une guerre résolue en principe.