Cependant, avant de donner suite à un projet hasardeux, problématique, présentement irréalisable, Napoléon voulut voir si la combinaison recherchée depuis six mois avait perdu toute chance de succès. Une dernière fois, il se retourna vers l'Autriche, la mit en demeure de parler net et de se prononcer. C'était quelques semaines après Eylau: la Grande Armée se refaisait, nos approvisionnements étaient assurés; en France, la conscription se levait, deux armées de réserve étaient en voie de formation; en Italie, quatre-vingt mille hommes, qui seraient quatre-vingt-dix mille au printemps, se massaient sur l'Adige, prêts à passer la frontière au premier signal, et cette situation, qui nous donnait barre sur l'Autriche, permettait à l'Empereur de lui tenir un langage d'une impérieuse franchise. Il ne déguisa rien, laissa voir le travail qui s'opérait en lui et présenta la question telle qu'il se la posait à lui-même; il écrivit à Talleyrand: «La tranquillité de l'Europe ne sera stable que lorsque la France et l'Autriche, ou la France et la Russie, marcheront ensemble. Je l'ai proposé plusieurs fois à l'Autriche, je le lui propose encore. Vous pouvez dire à M. de Vincent que vous êtes autorisé à signer tout traité éventuel sur ces bases [54].» Que l'on se décide donc à Vienne et que l'on ne se méprenne point sur la solennité de l'instant; il s'agit d'une dernière ouverture; l'Empereur est résolu, si l'on se dérobe encore, à se pourvoir ailleurs et à chercher parmi ses ennemis mêmes son allié de demain.
[Note 54: ][ (retour) ] Corresp., 11977.
Au même temps, à l'insu de Napoléon, un mouvement non moins remarquable s'opérait chez Alexandre. Ému des proportions que prenait la lutte, n'accordant pas une entière confiance aux bulletins de Bennigsen, apprenant d'autre part que les Autrichiens hésitaient toujours, le Tsar comprenait que cette pusillanimité l'enfermait dans un cercle vicieux: on ne se déclarerait point à Vienne avant que les armes russes eussent remporté un avantage indiscutable, et la Russie était impuissante à prendre nettement le dessus sans un secours effectif de l'Autriche. Cette situation laissait-elle d'autre issue à la crise qu'un rapprochement avec la France au détriment de l'Europe? Alexandre, à la vérité, envisageait encore cette extrémité avec une sorte d'horreur; il n'était nullement résigné à se séparer d'une cause qu'il avait embrassée avec une conviction ardente, quoique momentanée, mais il sentait que les circonstances pourraient l'y contraindre. Cette menace qui pesait sur l'avenir, il la signalait à l'Autriche, afin d'arracher cette puissance, s'il était possible, «aux spéculations de la lenteur [55]», mêlait à ses instances auprès d'elle un avertissement, et le langage de Pozzo à Vienne servait de pendant à celui que l'Empereur plaçait dans la bouche de Talleyrand. Le 13 mai, dans un entretien avec Stadion, l'émissaire russe déclarait «que la pente naturelle des événements menait son maître, d'une manière évidente, à prendre un parti définitif; que si, d'un côté, l'Autriche s'obstinait à ne pas vouloir donner la promesse de réunir ses armes à celles de Sa Majesté Impériale, et, de l'autre, Bonaparte offrait pour la paix des conditions et des avantages, inefficaces à la vérité pour le rétablissement de l'indépendance générale de l'Europe, mais proportionnés à ceux que Sa Majesté Impériale pouvait raisonnablement espérer d'obtenir par la guerre isolée du moment, la continuation de cette même guerre aurait cessé d'avoir un objet utile, et qu'ainsi la paix se ferait sans la participation de l'Autriche, qui resterait exclue d'un système établi dans des circonstances qu'elle seule aurait rendues aussi défavorables; que tout délai à l'avenir était sans raison et même sans excuse, d'autant plus que si nous avions le malheur de perdre une bataille, la cour de Vienne serait encore plus effrayée, et cette disgrâce deviendrait plus grande, parce qu'elle nous ferait perdre entièrement l'espoir de sa coopération [56]».
[Note 55: ][ (retour) ] Pozzo à Stadion, 30 décembre 1806-11 janvier 1807. Archives Pozzo di Borgo.
[Note 56: ][ (retour) ] Pozzo à Budberg, 18-30 mars 1807. Archives Pozzo di Borgo.
III
Avant de recevoir cette double et plus pressante sommation, avant même Eylau, l'Autriche s'était arrêtée à un parti qui la rapprochait des événements, sans l'y mêler encore de façon compromettante. Aux partis qui se disputaient son alliance, elle avait décidé d'offrir sa médiation: elle émit discrètement d'abord, puis en termes officiels, l'idée d'un congrès où tous les belligérants, y compris l'Angleterre, seraient appelés à se rencontrer sous ses auspices.
Stadion avait été l'instigateur de cette mesure et y voyait un moyen de ménager l'entrée de l'Autriche dans la coalition; il disait à Pozzo «qu'après avoir tout essayé, la tournure qu'il avait prise, c'est-à-dire l'offre de la médiation et le désir de s'immiscer dans les affaires sur le motif de la paix, était la seule qui pouvait se concilier avec la différence des opinions ici, c'est-à-dire entre l'archiduc et l'empereur; s'il existait un moyen de leur faire prendre part à la guerre, c'était ou le refus de Bonaparte de consentir à une négociation générale, ou les incidents qui pourraient arriver pendant cette négociation [57]». Dans le premier cas, l'obstination de l'empereur des Français fournirait contre lui un argument décisif; dans le second, au cours d'une discussion générale, l'Autriche serait amenée à épouser les revendications de nos adversaires, à y joindre les siennes, à s'engager peu à peu, et, insensiblement, elle glisserait de la médiation dans la guerre. Dès à présent, Stadion proposait de mettre sur pied toutes les armées de la monarchie, de les porter sur la frontière de Pologne et de les tenir prêtes à tout événement: il rêvait le rôle que l'un de ses successeurs devait jouer avec succès en 1813, et le nom de Prague, désigné dans les notes autrichiennes comme lieu du futur congrès, achève d'accuser l'analogie des deux époques. L'empereur François, il est vrai, retenu par l'archiduc Charles, qui «possédait toute la force négative de l'empire [58]», n'admettait pas dans son entier le plan du ministre: se laissant attirer vers la guerre sans la préméditer avec une froide résolution, il se refusait encore à appuyer une démarche pacifique par un grand déploiement de forces, et, lorsqu'il offrait ses bons offices, son but immédiat était surtout d'empêcher que la Russie et la Prusse ne traitassent directement avec la France, que l'Autriche ne fût exclue d'un débat et d'une paix qui régleraient à nouveau le sort de l'Europe. Présente à la négociation, la cour de Vienne pourrait y soutenir ses intérêts, s'y faire payer de ses services, et peut-être réussirait-elle, sans tirer l'épée, à se relever de la déchéance que ses désastres lui avaient fait encourir. Dans tous les cas, son rôle nouveau lui offrait à la fois un prétexte pour prolonger son inaction militaire et un moyen d'en sortir opportunément. Dans la position d'attente qu'elle s'était choisie, elle serait mieux établie pour suivre les péripéties de la crise et se régler d'après leur tournure tant en Turquie qu'en Pologne, car le conflit soulevé par les Russes sur le Danube continuait de l'inquiéter, et cette épine incommode ajoutait à l'embarras de ses mouvements [59].
[Note 57: ][ (retour) ] Pozzo à Budberg, 14-26 janvier 1807. Archives Pozzo di Borgo.
[Note 58: ][ (retour) ] Id., 14-26 décembre 1806.