Affectant donc un grand zèle pour le partage, Alexandre ne pressait pas Napoléon de l'entamer, et lorsque celui-ci, témoignant d'un scrupule, émit le désir que la Russie essayât d'une négociation avec les Turcs, avant que l'on eût à concerter contre eux des mesures extrêmes, le Tsar ne repoussa pas cette idée: il jugeait facile d'arracher à la Porte une paix avantageuse et des cessions, puisque la France, qui avait soutenu jusqu'alors cette puissance, retirait son bras et se détournait d'elle; même se flattait-il que Napoléon favoriserait ses prétentions et trouverait avantage à laisser affaiblir un empire qu'il se réservait d'attaquer et de dépecer par la suite. «Je n'attends pas trop grande opposition à mes vues, écrivait Alexandre, puisqu'elles sont de l'intérêt de l'empereur des Français et répondent assez aux vues qu'il a sur l'empire ottoman [112].» Finalement, on convint en principe, dans les premiers jours de juillet, que la Russie ouvrirait une négociation de paix avec la Porte sous la médiation de la France; on dresserait en même temps, pour le cas où la Turquie refuserait ou se trouverait hors d'état de traiter, un plan de partage qui constaterait l'ordre d'idées dans lequel on s'était placé et l'abandon par la France de son ancienne alliée; mais ce projet, rigoureusement secret, ne recevrait aucune suite avant que l'on se fût revu et parfaitement entendu.
[Note 112: ][ (retour) ] Instructions au comte Tolstoï. Dans sa note pour la rédaction de cette pièce, Alexandre exprime l'idée qu'au lieu d'offrir à Napoléon la Bosnie et l'Albanie, ce qui eût été provoquer le partage, il convient de lui rappeler seulement qu'au cas où il voudrait exécuter cette opération, il serait de son intérêt que la Russie restât dès à présent en possession des Principautés. Archives de Saint- Pétersbourg.
III
Lorsque le mirage de l'Orient, déployé magnifiquement à l'horizon, eut tout embelli aux yeux d'Alexandre, disposé davantage ce monarque à la bonne grâce et à la condescendance, Napoléon reprit et traita vivement les affaires dont le règlement était indispensable pour constituer dès à présent entre les deux empires l'état de paix et d'alliance: il entendait faire préciser ses avantages à défaut de ses obligations. Envisageant d'abord l'Europe en général, puis la Turquie en particulier, on avait posé quelques bases; il restait à constater l'accord par des stipulations écrites.
Pour cette tâche, il semblait que les deux souverains dussent trouver en leurs ministres des auxiliaires désignés, et de fait, dès les premiers jours de leur réunion, ils avaient respectivement nommé leurs plénipotentiaires. Celui de France était tout indiqué: ce fut M. de Talleyrand, appelé en hâte de Koenigsberg. Alexandre proposa M. de Budberg, qui tenait toujours le portefeuille. Napoléon fit à ce choix quelques objections; il craignait que le baron de Budberg, après s'être fait l'instrument d'une politique hostile à la France, n'entrât pas de bonne foi dans la pensée nouvelle de son maître; de toute façon, ce nom allemand lui inspirait quelque défiance. Alexandre fit remarquer que M. de Budberg, né dans les provinces baltiques, était Russe de la même manière «qu'un Alsacien était Français [113]»; néanmoins, par un comble d'égards, il n'insista pas, exclut de la négociation son propre ministre, et choisit comme plénipotentiaire le prince Kourakine, son nouvel ambassadeur à Vienne, qui se trouvait au quartier général; on lui adjoignit le prince Lobanof. Kourakine était un vieux courtisan, parfaitement docile, mais dépourvu d'initiative et d'activité: le 2 juillet, il n'avait encore tenu avec notre représentant qu'une seule conférence et, dans une lettre dolente, s'excusait sur ses infirmités de faire attendre Talleyrand [114]. En réalité, la discussion entre les plénipotentiaires ne porta que sur des points de détail ou de rédaction, et tout objet d'importance demeura du ressort exclusif des empereurs.
Cette négociation directe ne ressemblait à aucune autre: rien d'apprêté, point d'appareil solennel, point de conférences à jour fixe, point de témoins importuns chargés de tenir la plume: «Je serai votre secrétaire, avait dit Napoléon à Alexandre, et vous serez le mien [115].» On se voyait et l'on conférait à toute heure: des digressions variées, attrayantes, des confidences à coeur ouvert rompaient la monotonie des conversations d'affaires et apprenaient aux deux empereurs à se mieux comprendre, en les faisant se connaître et s'apprécier davantage.
[Note 113: ][ (retour) ] Hardenberg, III, 488.
[Note 114: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Prusse, 210.
[Note 115: ][ (retour) ] Hardenberg, III, 490.
Ils avaient pris des habitudes réglées et communes. D'ordinaire, ils se retrouvaient dans le milieu de la journée, chez l'un ou chez l'autre. Si le rendez-vous était chez l'Empereur, on causait de longues heures dans son salon, debout, en parcourant la pièce à grands pas; parfois, on passait dans un cabinet voisin où les cartes étaient étalées; on étudiait la configuration de cette Europe qu'il s'agissait de remanier. Comme délassement à ces laborieuses séances, on avait la promenade, la visite aux troupes, les excursions à cheval aux environs de Tilsit. Le tête-à-tête se rompait alors, et le roi de Prusse reparaissait en tiers entre les deux empereurs. Frédéric-Guillaume s'était résigné enfin à habiter Tilsit, ou, du moins, à y passer une partie de ses journées; il s'y était établi en modeste appareil, avait pris logis dans la maison d'un meunier [116]. S'ils l'écartaient de leurs conférences, Napoléon et Alexandre ne pouvaient l'exclure de leur société; ils l'invitaient à les accompagner pendant leurs sorties quotidiennes, et les trois souverains partaient côte à côte, précédant leurs suites confondues.