Au reste, Napoléon demeurait d'une politesse raffinée et continuait de suivre son système; à défaut de concessions, il ne ménageait pas à la reine les prévenances, la payait de menus soins; il lui offrit une rose au lieu de Magdebourg. Après le dîner, il poursuivit longuement la conversation et jugea tout à fait la reine femme d'esprit, de tête, d'une grande séduction. Parfaitement sûr de lui, certain qu'il ne se laisserait jamais gagner par cette impression, il ne résista pas à s'y abandonner. S'il mit un soin extrême à éviter toute parole qui pût lui être opposée comme un engagement, s'il ne promit rien, ses amabilités, qui permettaient de tout espérer, encouragèrent la reine à continuer, à redoubler ses frais, et de la sorte il se mit mieux à même de goûter les agréments de cette rencontre avec une femme belle, distinguée par l'esprit, attentive à lui plaire. En un mot, il se montra sous le charme et laissa la reine, qui avait déployé toute la puissance de ses attraits sans rien abdiquer de sa dignité, partir en croyant qu'elle avait cause gagnée. Puis, quand elle se fut retirée, l'impitoyable politique se retrouva tout entier: il manda tranquillement Talleyrand, exprima la volonté d'en finir, ordonna que le traité fût signé au plus vite, sans aucun adoucissement, ce qui ne l'empêchait point de se montrer enchanté de la reine et de rendre sur son compte le meilleur témoignage: «La reine de Prusse est réellement charmante, écrivait-il à Joséphine; elle est pleine de coquetterie pour moi, mais n'en sois point jalouse: je suis une toile cirée sur laquelle tout cela ne fait que glisser. Il m'en coûterait trop cher pour faire le galant [146].»
[Note 146: ][ (retour) ] Corresp., 12875.
La pauvre reine était rentrée tout heureuse: «Venez, venez, disait-elle à ses dames, que je vous raconte.» Elle croyait si bien au bon effet de sa présence, qu'elle se déclarait prête à la prolonger. «Si on le juge nécessaire, disait-elle, je m'établirai tout à fait à Tilsit.» Elle revint pendant la nuit à Pictupoehnen, où ses récits jetèrent la joie, mais il avait été convenu qu'elle retournerait le lendemain à la ville, Napoléon ayant réitéré son invitation. Le lendemain, on allait partir, les équipages étaient avancés, on n'attendait plus que la reine, qui achevait de se parer, lorsqu'elle parut enfin, en costume splendide et théâtral, rouge et or, un turban de mousseline posé sur ses cheveux, mais les yeux rougis de larmes, le visage décomposé: un billet du roi, qui était demeuré à Tilsit, venait d'anéantir toutes ses espérances: «Les dispositions, disait l'infortuné monarque, sont bien changées, et les conditions effrayantes.» Le comte Goltz arrivait au même instant; l'Empereur l'avait enfin reçu dans la matinée, mais s'était montré inexorable, avait laissé entendre que son langage à la reine n'avait été «que phrases de politesse», que la maison de Prusse devait s'estimer heureuse de recouvrer une couronne, alors qu'elle avait failli tout perdre et ne devait son salut qu'à l'intercession d'Alexandre; après quoi il avait renvoyé Goltz à Talleyrand, et celui-ci, tirant de son portefeuille un projet de traité tout préparé, laissant à peine au ministre prussien le temps d'en prendre connaissance, le lui avait présenté comme un acte qu'il s'agissait de signer et non plus de discuter. L'Empereur, avait ajouté le prince de Bénévent, voulait reprendre prochainement le chemin de ses États, et son intention était qu'en deux jours tout fût terminé.
Révoltée de cet arrêt, la reine dut cependant revenir à Tilsit; il fallut qu'elle subît à nouveau les compliments de Berthier, les politesses de Talleyrand, qu'elle reprît sa place à table aux côtés de l'homme qu'elle haïssait. Lui se remit à causer «chiffons»:--«Comment donc, la reine de Prusse porte un turban? Ce n'est pas pour faire la cour à l'empereur de Russie, qui est en guerre avec les Turcs?--C'est plutôt, je crois, répondit Louise, pour faire ma cour à Roustam.» Et elle regardait le mamelouk de l'Empereur, droit derrière le siège de son maître [147]. La soirée fut pour elle un supplice, avec la contrainte et les derniers efforts de séduction qu'elle dut s'imposer, quand son cœur débordait d'amertume. Par moments, elle ne fut pas maîtresse de ses sentiments. Le prince Murat s'empressait fort autour d'elle: «À quoi, disait-il, se distrait Votre Majesté à Memel?--À lire.--Que lit Votre Majesté?--L'histoire du passé.--Mais l'époque présente offre aussi des actions dignes de mémoire.--C'est déjà trop pour moi que d'y vivre [148].» Napoléon a raconté qu'au moment du départ, lorsqu'il descendait pour reconduire la reine, elle lui avait dit d'un ton sentimental et pénétré: «Est-il possible qu'ayant eu le bonheur de voir d'aussi près l'homme du siècle et de l'histoire, il ne me laisse pas la liberté et la satisfaction de pouvoir l'assurer qu'il m'a attachée pour la vie...--Madame, je suis à plaindre, répondit-il gravement, c'est un effet de ma mauvaise étoile [149].» Un récit prussien affirme que la reine se serait exprimée plus vivement: «Sire, eût-elle dit, vous m'avez cruellement trompée», et un sourire «satanique» eût été la seule réponse à ce reproche. Il est certain que devant Duroc, qui la mit en voiture et la visita le lendemain, elle ne ménagea pas les expressions de son ressentiment. Elle se plaignit aussi à Alexandre d'avoir été victime d'un manque de foi, mais fut dans l'impossibilité de rappeler aucune parole positive de l'Empereur. Son erreur, commune à plusieurs de ses émules en grâce et en beauté, avait été de croire que de passagers hommages rendus à ses charmes répondaient à une impression irrésistible et profonde, emportaient soumission à son empire. Brusquement détrompée, elle se crut trahie, partit ulcérée, mesurant enfin toute l'étendue de son infortune, emportant l'inguérissable blessure dont elle devait mourir: «Si l'on ouvrait mon cœur, disait-elle en s'appropriant un mot de Marie Tudor, on y lirait le nom de Magdebourg.»
[Note 147: ][ (retour) ] Roustam s'est bien gardé d'omettre cette anecdote dans ses Mémoires. Cf. Adami, 256.
[Note 148: ][ (retour) ] Archives nationales, AF, IV, 1691.
[Note 149: ][ (retour) ] Mémorial, loc. cit.
Le traité avec la Prusse fut signé le 9 juillet et ratifié le 12, après quelques discussions de détail, sans qu'aucune des clauses principales eût été modifiée. Frédéric-Guillaume perdait un tiers de ses États, tout ce qu'il avait possédé dans l'Allemagne occidentale et en Pologne; il s'engageait à fermer ses ports au commerce de l'Angleterre; de plus, par un article séparé, il promettait, au 1er décembre 1807, de déclarer la guerre à cette puissance, si elle n'avait pas consenti antérieurement à signer avec nous une paix conforme «aux vrais principes du droit maritime [150]»; la Prusse vaincue abdiquait toute liberté d'action et s'enchaînait au vainqueur.
[Note 150: ][ (retour) ] De Clercq, II, 223.
Au prix de cette soumission, Frédéric-Guillaume rentrerait-il au moins à bref délai en jouissance de ses États amoindris? À cet égard, les articles du traité semblaient formels; mais Napoléon n'en avait point fini avec la Prusse, et lui ménageait un surcroît d'infortune. Le 12 juillet, une convention fut signée à Kœnigsberg entre le prince de Neufchâtel et le maréchal de Kalckreuth pour l'évacuation des États prussiens. Nos troupes devaient se retirer graduellement, par échelons, à des époques convenues; seulement, l'article 4 stipulait que cette clause ne recevrait son exécution «que dans le cas où les contributions frappées sur le pays auraient été acquittées [151]»; c'était subordonner la libération de la Prusse au payement d'une dette dont le montant non spécifié pourrait dépasser ses ressources, dont la liquidation exigerait de longs délais et risquait de soulever d'interminables difficultés. Par ce moyen, Napoléon se réservait de différer indéfiniment l'évacuation, de prolonger le supplice de la Prusse, de lui arracher peut-être de nouveaux sacrifices, de poursuivre ses conquêtes en pleine paix. Combiné avec la convention du 12 juillet, le traité du 9 devenait un «chef-d'œuvre de destruction [152]», et le corollaire donné à l'acte principal en rendait les stipulations purement éventuelles dans ce qu'elles avaient de favorable à la Prusse.