Bien accueilli partout, choyé par nos ennemis, il s'était posé hardiment en antagoniste de Savary, qu'il appelait «l'exécuteur du duc d'Enghien [214]». Adroit, alerte, toujours en mouvement, il contrecarrait le général en tout, le suivait, ou le précédait dans ses visites, afin de prévenir ou de défaire son œuvre. Savary allait-il voir madame Narischkine? Il se croisait à la porte avec l'Anglais. Quelque autre dame ouvrait-elle son salon à l'envoyé français et à «sa clique», Wilson lui adressait de ce chef une verte réprimande et ne tolérait point pareille défaillance; il faisait bonne garde autour de la Russie «fashionable [215]», s'appliquant à la défendre contre les Français et à lui épargner la souillure de leur contact. Fort insinuant, il pénétra jusqu'à la cour, où l'empereur le reçut avec une amicale familiarité, en ancien compagnon d'armes, dîna même à Kammenoï-Ostrof, et, par une rencontre assez étrange, son récit de cette scène ressemble trait pour trait à celui de Savary après sa première soirée au palais. Il y eut pour l'Anglais mêmes honneurs, mêmes prévenances, même place auprès du souverain que pour le Français; l'impératrice parla un peu plus au premier qu'au second, et ce fut la plus notable différence [216]. Voici qui est encore plus singulier: à quelques jours de là, Wilson, dans une conversation avec M. d'Alopéus, ministre de Russie en Suède, fit allusion à certaines paroles plus que rassurantes que l'empereur lui aurait adressées; Alexandre serait allé jusqu'à dire qu'il verrait avec plaisir les troupes anglaises prolonger leur séjour dans l'île de Seeland, autour de Copenhague. Ce propos, transmis par Wilson à ses chefs et à ses amis de Londres, répété par eux dans la suite à titre de particularité historique, rapproché du langage tenu par M. de Budberg, a permis d'édifier une légende, celle d'Alexandre trahissant Napoléon au lendemain de Tilsit et rassurant d'avance les Anglais sur ses intentions, avant de leur opposer un simulacre de guerre [217].
[Note 214: ][ (retour) ] Life of general sir Robert Wilson, II, 319.
[Note 215: ][ (retour) ] Wilson, II, 362.
[Note 216: ][ (retour) ] Id., II, 354-355.
[Note 217: ][ (retour) ] Walter Scott, Histoire de Napoléon, VI, 24.
L'attribution au Tsar d'un tel rôle ne repose, hâtons-nous de l'ajouter, que sur des données inexactes ou faussement interprétées. En premier lieu, le langage de M. de Budberg ne saurait être tenu pour l'expression de la pensée impériale; Alexandre avait retiré sa confiance à ce ministre et s'apprêtait à le remplacer. Quant aux paroles répétées par Wilson, Alexandre les démentit avec colère quelques semaines plus tard, non pas devant Napoléon ou ses agents, qui ne les connurent jamais, mais devant l'Angleterre et ne s'adressant qu'à elle. Wilson, sommé de s'expliquer, essaya de se tirer d'embarras en observant que le propos tombé de la bouche impériale, recueilli par lui, confié à d'Alopéus et reporté par ce dernier au Tsar, n'avait pu revenir à son auteur, après un tel circuit, qu'étrangement dénaturé; il n'insista pas sur sa première interprétation [218]. Néanmoins, nous ne ferons pas difficulté d'admettre qu'Alexandre ait tenu alors, dans ses rapports particuliers avec l'Angleterre, un langage pacifique et presque amical; mais il serait téméraire, suivant nous, d'y chercher une arrière-pensée perfide envers la France.
[Note 218: ][ (retour) ] Lettre de Wilson à Canning, 29 octobre 1807. Wilson, II, 434 et suiv.
Aussi bien, Alexandre avait un double motif pour ne point dévoiler prématurément ses desseins à la cour qu'il s'était obligé à attaquer. Par le coup qu'elle venait de frapper, l'Angleterre avait montré qu'elle aimait mieux prévenir qu'attendre une attaque. Sa flotte était dans la Baltique; une attitude trop prononcée de la Russie pouvait l'amener devant l'embouchure de la Neva, avec l'intention d'infliger à Pétersbourg le sort de Copenhague. À Cronstadt, on s'attendit pendant plusieurs jours à la voir paraître; les forts furent réparés, les batteries armées, on fit provision de boulets rouges; mais ces préparatifs, suffisants pour protéger la capitale, laissaient les autres ports de la Baltique exposés à de graves insultes, tant que l'hiver n'aurait point dressé devant eux son rempart de glace [219]. D'autre part, la plus belle flotte de la Russie, commandée par l'amiral Séniavine, employée au commencement de l'année contre les Turcs et rappelée aujourd'hui du Levant, remontait lentement vers le Nord en faisant le tour de l'Europe; divisée en plusieurs fractions, éparse sur la Méditerranée, elle demeurait à la merci des croisières britanniques, tant qu'elle n'aurait point achevé son périple. Si elle se déclarait trop tôt, la Russie s'exposait donc à un désastre presque assuré; elle faisait plus que brûler, elle livrait ses vaisseaux. Dans ces conditions, il est naturel de penser qu'Alexandre voulut endormir les défiances du cabinet de Londres, qu'il déploya envers Wilson et ses compatriotes le pouvoir de dissimuler dont la nature l'avait si spécialement doué, suivant la remarque d'un homme d'État britannique [220], et que, s'il chercha à tromper quelqu'un, ce fut moins Napoléon que l'Angleterre.
[Note 219: ][ (retour) ] Savary, septembre-octobre 1807, passim. Stedingk, II, 357.
[Note 220: ][ (retour) ] Alison, VII, 267.