Cette disposition se révèle nettement par les paroles, par les commentaires dont fut accompagnée la notification à Savary des mesures prises. Alexandre voulut lui faire savoir toutes les propositions dont l'avait accablé l'Angleterre, en insistant sur celles qui avaient trait à l'Orient: «Dites à l'Empereur, ajoutait-il, que l'intrigue est au comble; on voudrait nous acheter, mais on ne m'aura pas; je mets tout à la porte au plus vite [232], et il laissait entendre qu'il aimerait mieux devoir à Napoléon qu'à l'ennemi commun l'accomplissement de ses vœux. De son côté, en termes voilés, mais suffisamment expressifs, forçant le sens des conventions de Tilsit, Roumiantsof s'attachait à établir une similitude parfaite entre les engagements souscrits par Alexandre contre l'Angleterre et les promesses de Napoléon relatives à la Turquie, à traiter concurremment les deux questions. À l'exposé des moyens que l'on allait employer pour la guerre maritime, il faisait succéder des aperçus caractéristiques sur l'Orient; d'après lui, la situation s'aggravait à Constantinople; là, le désordre dans le gouvernement, l'agitation dans la rue, la violence et la rébellion chez les milices régnaient à l'état chronique; la Turquie entrait en décomposition. «Vous voyez, disait le ministre, que l'on va être obligé d'annoncer dans les journaux que l'empire ottoman est mort et que l'on invite ses héritiers à se présenter à la succession [233].» L'empereur ne dédaignait point d'employer les mêmes procédés; après avoir annoncé à Savary que son parti était pris et qu'il rompait avec l'Angleterre: «Parlons d'autre chose», lui disait-il, et il l'emmenait brusquement en Orient; il rappelait alors en quels termes Napoléon avait prononcé à Tilsit la condamnation de la Turquie, et se plaisait à répéter cet arrêt tombé de lèvres infaillibles.
[Note 232: ][ (retour) ]: Rapport de Savary du 6 décembre 1807.
[Note 233: ][ (retour) ] Rapport de Savary annexé à sa lettre du 4 novembre 1807.
Ces insinuations, ces provocations étaient le prélude d'une mise en demeure véritable. Sans réclamer encore le partage, Alexandre invita Savary à transmettre de sa part à Napoléon la demande formelle des deux Principautés; il désirait que la Moldavie et la Valachie fussent réunies à son empire dans tous les cas, quelle que dût être la décision à prendre sur le sort de la monarchie ottomane. Cette communication fit l'objet d'une dépêche écrite par Savary le 18 novembre [234], neuf jours après le manifeste de guerre contre l'Angleterre, et le rapprochement des dates achève de démontrer l'étroite corrélation que la Russie établissait entre ces deux démarches. En même temps, elle prononçait son attitude sur le Danube; là, faisant échouer les tentatives de conciliation opérées en vertu du traité de Tilsit, soulevant des difficultés, ranimant le conflit, elle signifiait son intention de repousser tout accommodement modéré avec les Turcs, de conserver au moins une partie de leur empire et de se rémunérer à leurs dépens du service rendu contre l'Angleterre.
[Note 234: ][ (retour) ] Publiée dans le tome VII, 364-385, de la Correspondance de Napoléon Bonaparte, parue chez Panckoucke (1819-1820).
CHAPITRE IV
TURQUIE ET PRUSSE
La situation sur le Danube après Tilsit.--Mission de Guilleminot et conclusion d'un armistice.--Clauses blessantes pour la Russie; Alexandre refuse de ratifier l'armistice et maintient ses troupes dans les Principautés.--Napoléon comprend l'impossibilité d'obtenir l'évacuation.--Il sent la nécessité de terminer quelque chose avec la Russie.--Ses perplexités.--Il imagine diverses combinaisons susceptibles de se suppléer l'une l'autre.--Il désire et n'espère pas une paix qui assurerait à la Turquie l'intégrité presque totale de ses possessions.--Il consent à abandonner aux Russes les Principautés moyennant compensation territoriale pour la France.--Raisons qui le poussent à ajourner le partage de l'empire ottoman.--Ses vues persistantes sur l'Égypte.--Il songe à prendre sa compensation en Prusse.--L'évacuation retardée; difficultés financières.--Napoléon veut mettre définitivement la Prusse dans l'impuissance de nous nuire.--Caulaincourt chargé de proposer au Tsar les Principautés au prix de la Silésie.--Frédéric II et Napoléon.--Langage prescrit à Caulaincourt; l'amputation indiquée comme remède aux souffrances de la Prusse.--Note dictée par l'Empereur en marge de l'instruction.--A défaut de la combinaison turco-prussienne, Napoléon ne repousse pas en principe le partage de l'empire ottoman, mais en rejette la réalisation à une échéance indéterminée et après une nouvelle entrevue.
Après Tilsit, un officier français, l'adjudant-commandant Guilleminot, avait été envoyé au quartier général des armées russes en Valachie, afin d'y ménager entre les belligérants une suspension d'hostilités. Par ses soins, un armistice fut signé le 24 août à Slobodzéi; s'inspirant de la disposition exprimée dans l'article 22 du traité, cet acte stipulait l'évacuation par les Russes des deux Principautés. Mais Alexandre n'avait jamais pris au sérieux cette obligation et n'attendait que l'occasion de s'en délier. Volontairement ou non, ses généraux la lui fournirent en laissant insérer dans la convention d'armistice des clauses inusitées; la Russie s'engageait non seulement à ramener ses troupes en deçà du Dniester, mais à restituer le matériel de guerre, les vaisseaux qu'elle avait pris; elle aurait à rendre non seulement ses conquêtes, mais ses trophées. S'appuyant sur ce que ces exigences avaient de blessant pour l'honneur de ses armes, invoquant aussi quelques incursions opérées par les Turcs au delà du Danube, le Tsar refusa de ratifier l'armistice; son armée, qui avait déjà commencé un mouvement rétrograde, reçut l'ordre de réoccuper sur-le-champ ses positions et de ne plus quitter les deux provinces, sans reprendre toutefois les hostilités avant le terme convenu. Avec une preste habileté, la Russie se remettait en possession du gage dont Napoléon, afin de réserver la liberté de ses propres résolutions, avait voulu la dessaisir.