L'ambassadeur.--Les arrangements dont Votre Majesté me parle me semblent rentrer dans le cercle de ceux que les empereurs se sont réservé de traiter dans une entrevue. Si les Turcs ont maltraité quelques Valaques, ce sont encore leurs sujets. La Prusse, de son côté, n'a pas toujours eu la mesure et les égards que l'état de paix lui commandait, mais ce sont de ces petits événements qui sont plutôt du ressort de la police que de la politique et qui ne peuvent influer sur les grands intérêts qui nous lient.

L'empereur.--J'ai envoyé des instructions à Tolstoï, comme vous avez pu le voir par ma conversation avec le général Savary. L'Empereur vous en enverra sûrement d'après les dépêches de Faudoas. Nous causerons souvent et nous nous entendrons. Il sera nécessaire que nous concertions ce que nous ferons au printemps si les Anglais menaçaient nos côtes. Mon armée est bien réorganisée et en mesure d'agir soit contre les Anglais, soit contre les Suédois.

L'ambassadeur.--L'Empereur secondera sûrement Votre Majesté de tous ses moyens, et pour le moment une armée française et danoise sera prête, s'il est nécessaire, à pénétrer en Scanie pour seconder les opérations de Votre Majesté.

L'empereur.--Au revoir. Je suis bien aise d'avoir causé avec vous (et en me serrant le bras); en s'expliquant ainsi on s'entend toujours [263]

[Note 263: ][ (retour) ] Rapport du 23 décembre 1807. Ce rapport figure par extraordinaire aux archives des affaires étrangères, Russie, 144.

Que démontrait en somme cette causerie, terminée sur un mot de confiance et d'espoir, et quelles conclusions Caulaincourt était-il à même d'en tirer? La prudence de son langage, la convenance de son attitude, avaient paru charmer l'empereur; elles avaient atténué, on pouvait le croire, les impressions fâcheuses que Tolstoï avait jetées dans l'esprit du souverain, mais avaient-elles modifié son opinion sur le fond même des choses? Il était permis d'en douter. Alexandre était apaisé; il n'était point convaincu. Afin de le sonder sur tous les points, Caulaincourt avait indiqué légèrement, dans l'ordre qui lui avait été prescrit, les trois solutions entre lesquelles on aurait à choisir pour les difficultés orientales. Il avait parlé d'une paix qui laisserait toutes choses en état; on avait fait la sourde oreille. Par deux fois, il avait glissé une allusion à l'échange des Principautés contre la Silésie; il s'était heurté alors à une résistance courtoise, mais opiniâtre, et il semblait acquis que, de tous les partis à prendre, celui qu'avait nouvellement imaginé Napoléon était le plus opposé aux sentiments du Tsar. Enfin, poussé dans ses derniers retranchements, l'ambassadeur avait admis la possibilité de certains arrangements à prendre de vive voix entre les deux souverains, ce qui s'appliquait au partage, et à la manière dont Alexandre avait amené, provoqué cette vague assurance, il était facile de voir qu'il n'abandonnait rien de ses prétentions; il voulait démembrer ou au moins mutiler la Turquie et ne voulait point sacrifier la Prusse; voilà ce qui résultait de ses paroles et de ses réticences. Caulaincourt se hâta de faire part à Paris de la résolution qu'il avait cru découvrir dans l'esprit du Tsar, et que son entretien avec Roumiantsof lui avait d'ailleurs fait pressentir [264]. Il réservait cependant son appréciation définitive, demandait quelque temps pour s'éclairer davantage, mieux pénétrer Alexandre et, après avoir subi une impression, asseoir un jugement.

[Note 264: ][ (retour) ] Lettre à Champagny du 23 décembre 1807.

D'autres devoirs le détournèrent un instant de ce soin. Il n'avait pas seulement à négocier, mais à représenter. Bien établi dans la confiance du souverain, il lui restait à affronter la société. Avant de chercher à plaire, il voulut frapper les esprits et s'imposer; aussi se montra-t-il intraitable sur le chapitre de ses prérogatives. À la première réception du corps diplomatique, il prit hardiment le pas sur l'ambassadeur d'Autriche, investi d'une préséance séculaire, et cette hardiesse fut approuvée en haut lieu: «Ces Français, dit Alexandre en souriant, sont toujours plus lestes que les Autrichiens [265].» Le soir du même jour, à un grand bal chez l'impératrice mère, on alla au-devant des désirs de notre envoyé; il eut partout la première place. Il parut à cette fête dans tout l'éclat de son rang, entouré d'une véritable maison civile et militaire, et ses débuts firent sensation. Son élégante prestance, ses manières à la fois très hautes et très courtoises furent appréciées, et on lui sut gré de ses efforts pour imiter le ton et les allures de l'ancienne société française. Sans se départir d'une certaine réserve, la plus grande partie de la noblesse ne lui opposa point, comme à Savary, une déclaration de guerre préalable et ne se refusa pas à entrer en relation. Même l'opposition féminine ne se montra pas irréconciliable, et il parut à l'ambassadeur que la ramener serait affaire de soins et de prévenances: «Je dansai avec les plus révoltées, écrivait-il, et le temps fera le reste [266]

[Note 265: ][ (retour) ] Rapport de Caulaincourt du 26 février 1808.

[Note 266: ][ (retour) ] Rapport du 26 décembre 1807.