«Mais ce résultat sera-t-il tel que vous puissiez parvenir à réaliser le vœu de l'Empereur, de se borner à exécuter le traité de Tilsit, en maintenant l'alliance de la France et de la Russie jusqu'à la paix avec l'Angleterre, et sans exposer l'empereur Alexandre au danger d'une révolution?
«L'Empereur sait bien qu'il conservera cette alliance et assurera à l'empereur Alexandre la tranquille possession de son trône, soit par l'abandon de la Valachie et de la Moldavie, soit par le partage de l'empire turc. Mais cette alliance sera chèrement payée: une nouvelle scène de bouleversements s'ouvrira en Europe, qui, sans doute, offrira au génie de l'Empereur des chances qu'il saura faire tourner à son avantage, mais qui aussi éloignera la paix avec l'Angleterre et redoublera pour la France et pour l'Europe les calamités d'une guerre si longtemps prolongée et devenue plus coûteuse et plus inquiétante par des expéditions de plus en plus lointaines.
«Cependant, dans vos entretiens avec l'empereur Alexandre et le comte de Roumiantsof, ne rejetez pas absolument l'idée de ce partage: informez-vous comment on veut le faire, quels sont les moyens d'exécution, quelles puissances on veut y faire entrer, et ne cachez pas combien il est peu favorable aux intérêts de la France, qui ne peut y avoir un lot avantageux, fût-il même très étendu. Faites voir aussi l'avantage de différer cette mesure jusqu'à la paix avec l'Angleterre, ou au moins jusqu'au moment où l'on aurait pu lui arracher l'empire de la Méditerranée, qui la met en état de recueillir dès ce moment les plus précieuses dépouilles de l'empire ottoman [295].»
[Note 295: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Russie, 143.
La position prise par l'Angleterre sur le chemin de l'Égypte et de l'Archipel, tel était toujours l'obstacle principal, jugé jusqu'alors insurmontable, auquel se heurtait l'Empereur. Cependant, un concours de circonstances favorables, que nous indiquerons tout à l'heure, commençait à lui inspirer l'espoir de l'écarter. Peu après, à l'extrême fin de janvier, d'irritantes nouvelles lui arrivèrent de Londres. La session du Parlement venait de s'ouvrir; le discours du trône, lu et commenté devant les deux Chambres, respirait une indomptable ténacité, et les ministres y disaient aux représentants: «Si, comme Sa Majesté en a la ferme confiance, vous déployez dans cette crise des destinées de votre pays l'esprit qui caractérise la nation britannique, et si vous affrontez sans crainte la ligue étrange qui s'est formée contre vous, Sa Majesté nous ordonne de vous assurer de sa ferme persuasion que, avec l'aide de la divine Providence, la Grande-Bretagne sortira de cette lutte avec gloire et succès. Enfin, nous avons l'ordre de vous assurer que, dans cette lutte si imposante et si terrible, vous pouvez compter sur la fermeté de Sa Majesté, qui n'a d'autre intérêt que celui de son peuple [296]...» À cette fière déclaration, Napoléon frémit de colère. Il releva le défi, se jura d'anéantir l'Angleterre, puisqu'elle voulait une guerre à mort, et d'ébranler le monde pour l'écraser sous ses débris. Il prit alors son parti, résolut de s'associer plus étroitement la Russie, de soulever ce vaste empire, d'ouvrir à l'ambition d'Alexandre des perspectives illimitées et de lui montrer Constantinople comme une étape sur la route des Indes.
[Note 296: ][ (retour) ] Moniteur du 2 février 1808.
CHAPITRE VII
LA LETTRE DU 2 FÉVRIER 1808
Lettre écrite par Napoléon à Alexandre le 2 février 1808.--Elle respire la passion des grandes choses.--Est-elle sincère?--L'offre de partager la Turquie n'est-elle qu'un leurre destiné à éblouir et à distraire Alexandre?--Nécessité de détourner de l'Espagne et de la Prusse l'attention du Tsar; la proposition de partage en fournit le moyen.--La lettre impériale n'a-t-elle point aussi pour but de préparer une action ultérieure en Orient?--Les plans de Napoléon sur la Turquie et les Indes mûrissent et se développent graduellement.--Préparatifs en Dalmatie et en Albanie.--Opérations maritimes.--Napoléon a l'ambition de la Méditerranée.--Ses efforts pour s'emparer successivement de toutes les positions qui dominent cette mer.--Importance exceptionnelle qu'il attribue à la possession de Corfou.--Le vrai chemin de l'Égypte.-- Multiplicité des moyens employés pour assurer la conservation de Corfou.--Tant qu'ils seront en Sicile et à Malte, les Anglais resteront maîtres de la Méditerranée.--En décembre 1807, ils retirent de la Sicile une partie de leurs troupes et les ramènent dans l'Océan.--Napoléon appelle aussitôt dans la Méditerranée la plus grande partie de ses forces navales.--Il médite la surprise de la Sicile.--Nécessité urgente de ravitailler Corfou.--Napoléon croit pouvoir combiner ces deux opérations dont le succès ferait tomber sa principale objection contre le partage.--Rapprochement entre les instructions données au roi Joseph, à l'amiral Ganteaume, et les propositions faites à Pétersbourg.--Confidence à Decrès au sujet de la Turquie et de l'Égypte.--Caractère éventuel du projet contre la Turquie.--Conversation avec Tolstoï pendant une chasse.--Napoléon subordonne les grands mouvements qu'il médite à la persistance des hostilités avec l'Angleterre; ses efforts redoublés pour obtenir la paix; justice que lui rendent à cet égard ses ennemis les plus acharnés.--Véritable sens de la lettre du 2 février.--Combinaison d'ensemble à la fois politique et militaire.--Napoléon veut livrer bataille à l'Angleterre à travers le monde.--Diversion à tenter dans le Nord: opérations méditées sur les côtes de l'Océan, en Espagne, dans la Méditerranée, en Afrique: projet final sur la Turquie et les Indes.--Idées de l'Empereur sur le sort futur de l'Orient.--Instructions à Caulaincourt.--Napoléon propose une nouvelle entrevue.--Le débat qui va s'ouvrir à Pétersbourg n'aura qu'un caractère préparatoire et très vague.--Points réservés.--La Serbie.-- Question de Constantinople distincte de celle des Dardanelles.--Napoléon demande dès à présent la coopération des escadres russes dans la Méditerranée.-- La flotte européenne.--La mer Noire domaine moscovite.--Carrière ouverte aux ambitions russes dans le nord de l'Asie.--La tendance de Napoléon est de pousser la Russie en Asie, l'Autriche dans la péninsule des Balkans, afin de s'assurer la suprématie en Europe et l'empire de la Méditerranée.