[Note 325: ][ (retour) ] Corresp., 13561.

[Note 326: ][ (retour) ] Lettre du consul Drovetti, en date du 8 avril 1808, archives des affaires étrangères, consulat du Caire.

[Note 327: ][ (retour) ] Lettre de Napoléon au roi Louis, 27 mars 1808. Corresp., XVI, 589, pièce non numérotée.

On voit donc que Napoléon entendait traiter sérieusement avec la Russie, quoique éventuellement et à échéance indéterminée, dans le sens de sa lettre, et loin que cette intention dût n'être chez lui que passagère, elle devait, par la suite, prendre plus de consistance, résister aux premières difficultés de l'affaire espagnole, et ne céder que devant un ensemble d'événements dont les plus graves furent les plus imprévus. C'est qu'en effet, comme toujours, si la raison stratégique se retrouve à la base des projets conçus par Napoléon, si elle les engendre et les suscite, son imagination découvre en eux des côtés d'éclat et de grandeur qui les relèvent à ses propres yeux et l'entraînent plus fortement à les suivre; sa lutte contre l'Angleterre pouvant l'obliger à frapper la Turquie, cette nécessité réveille et développe en lui le sentiment d'une œuvre régénératrice à accomplir au delà du Danube et de l'Adriatique. Animé à la poursuite d'un tel but, peu lui importaient de nouvelles vies à sacrifier, des crises à soulever, des engagements à répudier, une politique traditionnelle à démentir. L'idée d'immoler un antique allié ne l'arrêtait plus: il sacrifiait sans scrupule un monarque qui voulait être son ami, ce sultan auquel il écrivait en ce moment même sur un ton d'affection et de confiance, en recommandant toutefois à son ambassadeur de remettre la lettre discrètement et sans éveiller l'attention [328]. Ce double jeu lui semblait un simple calcul de prudence, et, s'il évitait de se compromettre prématurément vis-à-vis de la Turquie, il n'en agitait pas moins les moyens de la dépouiller. L'utilité et la grandeur du but l'emportaient à ses yeux sur toute autre considération, et l'iniquité des moyens disparaissait dans la justice finale de l'ordre futur qu'il comptait inaugurer, en ramenant sous une autorité forte, vivifiante, tutélaire, des pays disputés entre de barbares tyrans, et en faisant régner la paix française dans la plupart des contrées où Rome avait étendu jadis son despotisme civilisateur.

[Note 328: ][ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Turquie, 216.

II

Sur quelles bases Napoléon songeait-il à fonder le régime nouveau de l'Orient? En d'autres termes, dans quelles conditions proposait-il au Tsar d'exécuter le partage? D'après quel principe fixait-il son propre lot, celui de la Russie, celui de l'Autriche? Par quel procédé espérait-il concilier des nécessités en apparence contradictoires, faire tourner l'opération à la satisfaction d'Alexandre et au profit de la France? La difficulté de répondre à cette question se complique d'une lacune dans les documents. La lettre à Caulaincourt manque dans la Correspondance et ne nous est pas intégralement parvenue [329]; c'est seulement à l'aide des volumineuses réponses de l'ambassadeur, où celui-ci se réfère sans cesse aux ordres de son maître, en donne l'interprétation, en reproduit parfois les termes, qu'il devient possible de reconstituer, sinon le texte complet, au moins le sens de l'instruction.

[Note 329: ][ (retour) ] L'extrait publié par M. de Tatistcheff (voy. p. 246), étant destiné à être communiqué au cabinet de Russie qui l'a conservé dans ses archives, ne fait que développer la lettre au Tsar, sans indiquer les vues de l'Empereur sur les conditions du partage. D'une manière générale, les lettres écrites par Napoléon à Caulaincourt, pendant la mission de ce dernier en Russie, n'ont pas été retrouvées jusqu'à présent, à de très rares exceptions près.

À vrai dire, cette lettre, en la supposant littéralement connue, ne nous éclairerait pas d'emblée sur les intentions de l'Empereur. D'après les passages qui nous en sont parvenus, il est aisé de comprendre qu'elle ne contenait rien de tout à fait précis, rien d'absolu, sur la mise en application du principe posé. Il est douteux que Napoléon eût conçu dès lors un plan de partage irrévocable et complet; à coup sûr, il ne l'avait pas communiqué à son ambassadeur, pas plus qu'il ne livrait au général chargé d'ouvrir le feu, au début d'une affaire, le secret des opérations destinées à fixer le sort de la journée.

En diplomatie, comme à la guerre, ses habitudes variaient peu. Il offrait d'abord le combat largement, c'est-à-dire que, s'adressant à la partie adverse, il l'appelait à débattre la question d'ensemble et sous toutes ses faces; c'était un moyen de faire produire à l'ennemi toutes ses vues, livrer tous ses arguments. Laissant ainsi la discussion s'engager sur toute la ligne, s'étendre, se disperser, il se rendait compte des dispositions et des facultés d'autrui, de ses propres avantages, de ce qu'il pourrait tenter et obtenir; alors, au milieu des idées qui de part et d'autre avaient été jetées en avant, il démêlait un moyen de solution, s'y attachait avec une détermination soudaine, invincible, et s'appliquait à le faire prévaloir par l'effort de sa volonté toute fraîche sur des adversaires déjà fatigués de la lutte.