CHAPITRE VIII
LES ENTRETIENS DE SAINT-PÉTERSBOURG
Impatience et angoisses d'Alexandre.--Malgré les efforts de Caulaincourt, la Russie hésite à s'engager contre la Suède.--Excuses diverses qu'elle allègue.--Les affaires traitées au bal.--La fête de la bénédiction des eaux.--Défilé des troupes; Alexandre promet de les employer contre la Suède.--Nouvel ajournement.--Protestations de l'ambassadeur; moyen terme adopté.--Le baron de Stedingk.--On essaye d'apaiser les inquiétudes de la Suède.-- Brusque irruption des Russes en Finlande.--Alexandre réclame avec plus de force des concessions en Orient.--Cadeaux de Napoléon.--Alexandre espère des provinces et ne reçoit que des armes de luxe et des porcelaines de Sèvres.--Contentement officiel et déception intime.--Impossibilité de s'entendre sur la Silésie.--Le péril redouble pour l'alliance.--Arrivée de la lettre du 2 février.--Coup de théâtre.--Ravissement d'Alexandre.--Épanouissement des visages.--La réflexion ramène la défiance.--Alexandre voudrait obtenir une renonciation formelle à la Silésie et des garanties contre l'extension de l'État varsovien.--Artifice de langage.--Alexandre propose de faire Constantinople ville libre.--Conférences entre Caulaincourt et Roumiantsof au sujet du partage: caractère extraordinaire de cette négociation.--Distribution de villes, de provinces, de royaumes.--Première escarmouche au sujet de Constantinople et des Dardanelles.--Marche prudente et nombreux détours de Roumiantsof: la bataille s'engage.--Caulaincourt laisse entrevoir la possibilité de céder Constantinople, se replie sur les Dardanelles et y concentre sa résistance.--Il en appelle du ministre au souverain.--Changement dans le langage d'Alexandre: motifs et conseils qui le portent à réclamer Constantinople et les Détroits; il se fixe à cette prétention avec une opiniâtre ténacité.--Longues heures de discussion avec Roumiantsof.--Les Dardanelles restent l'objet du litige.--La langue de chat.--Deux ministres en une seule personne.--Pour obtenir la position contestée, la Russie nous abandonne l'Égypte et les échelles d'Asie Mineure, nous offre une route militaire à travers les Détroits, met ses flottes à notre disposition.--Moyen de transaction suggéré par Caulaincourt: la France et la Russie auraient chacune leur Dardanelle.--Refus de Roumiantsof.--Dernière conversation avec Alexandre.--Note de Roumiantsof et réserves de Caulaincourt.--L'Orient franco-russe.--Lot de l'Autriche.--Alexandre exige comme condition de l'entrevue un accord préalable sur les bases du partage.--Ses deux lettres à Napoléon.--Envoi de cadeaux.--Les marbres de Sibérie au palais de Trianon.--Impression d'ensemble transmise par Caulaincourt.--Le partage du monde.
L'empereur de Russie attendait avec une anxiété croissante une réponse à ses appels successivement transmis par Savary et par Caulaincourt. Pendant les premières semaines de l'année 1808, la tâche de notre ambassadeur auprès de lui était devenue singulièrement délicate: il devait, en vertu de ses instructions antérieures, demander à la Russie de nouveaux gages et ne lui laisser prendre aucun des avantages qu'elle sollicitait, lui recommander l'activité au Nord, la patience au Midi, et sans lui permettre d'agir contre la Turquie, hâter ses résolutions contre la Suède.
Sourd aux remontrances, insensible aux menaces, le roi de Suède avait définitivement refusé de s'unir aux deux empires et de fermer ses ports à l'Angleterre. Chez ce monarque à l'âme chevaleresque, à l'esprit mal équilibré, la fidélité au passé et la haine de l'empereur révolutionnaire avaient pris les proportions d'une idée fixe. Au milieu de l'Europe prosternée, il voulait rester debout, et eût cru, en se pliant aux injonctions de la France ou de ses alliés, transiger avec l'honneur. Dès que ses dispositions ne laissèrent plus de doute, Caulaincourt pressa le Tsar de recourir aux moyens annoncés et d'attaquer la Suède. Alexandre ne s'y refusait pas: vers la fin de 1807, les corps destinés à envahir la Finlande achevèrent de se grouper et de s'organiser autour de Pétersbourg. Cependant, l'armée se trouvant au complet et n'attendant plus qu'un ordre de marche, une certaine hésitation commença de se manifester chez le gouvernement. Les derniers préparatifs se poursuivaient avec mollesse, ils s'interrompaient souvent. Les lenteurs inhérentes à l'administration russe ne suffisaient pas à expliquer ces retards, et c'était avec raison que Caulaincourt les attribuait pour partie à d'autres motifs.
Jusqu'alors la rupture avec la Grande-Bretagne avait gardé un caractère platonique; Alexandre avait déclaré la guerre à nos ennemis, il ne la leur faisait pas. Envahir la Suède, alliée et cliente du cabinet britannique, c'était passer de la menace à l'action, se fermer tout retour en arrière, et Alexandre hésitait à risquer ce pas définitif avant d'être entièrement rassuré sur nos intentions. Il craignait en même temps, s'il se hâtait d'occuper la Finlande, que Napoléon ne lui désignât cette conquête comme un équivalent aux provinces turques et ne la portât aussitôt à l'actif de la Russie, afin de réduire d'autant la part de cette puissance sur le Danube et la mer Noire [341].
[Note 341: ][ (retour) ] Lettres et rapports de Caulaincourt, janvier 1808, passim.
La Russie ne se pressait donc pas d'agir, et le comte Roumiantsof, à qui revenait la charge de résister à nos instances, multipliait avec une inépuisable fécondité les prétextes d'ajournement. Un jour, c'était le dégel qui arrêtait le mouvement des troupes; le lendemain, les vivres faisaient défaut; le surlendemain, le général en chef Buxhoewden avait fait une chute de cheval qui le condamnait à l'immobilité; puis, la fête de l'Épiphanie approchait: c'était en ce jour que l'on procédait à la bénédiction des eaux, et la cérémonie religieuse s'accompagnait traditionnellement d'une grande revue. Pour rehausser l'éclat de ce spectacle, il convenait d'y faire figurer les troupes du corps expéditionnaire; on devait donc les retenir à Pétersbourg jusqu'à la date solennelle. Contre cette tactique, l'unique ressource de l'ambassadeur était de recourir au Tsar, qui se piquait de traiter les affaires avec plus de largeur, et de fait il était rare qu'un entretien avec lui n'aboutît point à une réduction des délais réclamés par son ministre [342].
Heureusement, les occasions de s'entretenir avec le souverain ne manquaient pas à notre envoyé. Non seulement Alexandre admettait plus que jamais M. de Caulaincourt dans son intérieur, mais les rencontres de la vie mondaine les mettaient presque chaque soir en présence. L'hiver s'avançait, Pétersbourg redoublait d'animation, et les fêtes officielles ou privées se succédaient de plus belle. L'empereur se montrait dans les unes comme dans les autres, s'y attardait jusqu'à la fin de la nuit, et, se livrant au plaisir avec l'ardeur de son âge, n'interrompait ses occupations galantes que pour causer avec l'ambassadeur de France. On le voyait alors aller à M. de Caulaincourt, l'aborder familièrement et s'oublier avec lui dans de longues conversations. Les assistants, attirés par la curiosité, retenus par le respect, formaient à quelque distance un cercle de spectateurs, et le plus attentif était le ministre de Suède, le vieux et spirituel baron de Stedingk, qui voyait discuter sous ses yeux et sans lui le sort de son pays. Au moins cherchait-il à surprendre sur la physionomie et dans les gestes des deux interlocuteurs le secret de leurs propos; il voyait l'ambassadeur se montrer pressant, l'empereur résister d'abord, puis céder, et à la profondeur des révérences qui accueillaient ses dernières paroles, il jugeait que l'ennemi de la Suède avait obtenu de nouvelles assurances et que le péril se rapprochait [343].