Se sentant soutenu, Roumiantsof demeura intraitable. Les prétentions respectives furent consignées par écrit, et leur divergence s'accentua. On se trouva en présence de deux systèmes de partage bien définis, et dans cet essor de deux grandes ambitions, dans cette marche audacieuse et pourtant raisonnée de la France et de la Russie à travers le Levant, les Dardanelles restaient le point de rencontre et de conflit. On s'était abandonné sans combat d'immenses espaces; autour de ce coin de terre, autour de cette «langue de chat [371]», comme l'appelait Roumiantsof en faisant allusion à la forme de la presqu'île de Gallipoli, l'attaque et la défense réunirent leur effort. Le 9 mars, on lutta quatre heures: le 10, la discussion reprit, sans se renouveler: mêmes demandes, mêmes réponses, mêmes arguments. Roumiantsof mettait toujours en avant des nécessités politiques et économiques, sachant faire valoir les unes et les autres avec une égale compétence, car il était resté ministre du commerce tout en devenant ministre des affaires étrangères: «De cette manière, écrivait tristement Caulaincourt, il est toujours deux contre un [372]

[Note 371: ][ (retour) ] Rapport n° 22, 9 mars 1808.

[Note 372: ][ (retour) ] Lettre de Caulaincourt à l'Empereur du 16 mars 1808.

Le comte revenait aussi à sa tactique enveloppante, essayait d'ébranler son adversaire en lui offrant sur tous les autres points des avantages de plus en plus importants. C'est ainsi qu'après s'être prononcé d'abord contre la coopération de la Russie à la conquête pour notre compte de l'Égypte, de la Syrie, des Échelles, il se laissa aller peu à peu à la promettre, graduant savamment ses concessions. Sa cour, dit-il d'abord, nous garantirait formellement, sinon l'Égypte et la Syrie, trop éloignées d'elle, au moins les ports d'Asie Mineure, et ferait de leur abandon à la France l'une des conditions de sa paix future avec l'Angleterre.--Mais nous aiderait-elle dès à présent, répliquait Caulaincourt, à en prendre possession? Roumiantsof refusa en premier lieu, puis fit une distinction; la Russie ne saurait agir par terre, la guerre de Suède, la conquête de la Turquie et l'expédition aux Indes devant occuper toutes ses armées, mais ses forces navales de la Méditerranée restaient disponibles et pourraient nous être confiées, ainsi que l'ambassadeur en avait exprimé le désir. Roumiantsof n'admettait pas cependant qu'un tel prêt pût avoir lieu sans condition ni réserve; il renvoyait Caulaincourt à traiter ce point avec l'amiral Tchitchagof: «La marine, disait-il, a un chef particulier; ce chef est comme le Dieu d'Israël, un dieu jaloux de tous les autres dieux, et par-dessus le marché un dieu un peu entêté [373].» Au lieu d'aller chez l'amiral, Caulaincourt eut l'heureuse idée d'aller chez l'empereur: il en rapporta une décision par laquelle ce prince se dessaisissait purement et simplement au profit de son allié, pendant la durée de la guerre, de toute autorité sur ses propres vaisseaux de la Méditerranée. Alexandre connaissait Caulaincourt et savait qu'un procédé agissait sur lui plus sûrement qu'une exigence, mais il avait compté sans les instructions positives qui liaient notre envoyé et paralysaient ses intentions conciliantes. Sur le point principal, le désaccord subsistait irrémédiable, le cabinet impérial n'ayant point la volonté ni Caulaincourt le pouvoir de céder.

[Note 373: ][ (retour) ] Rapport n° 23, 10 mars 1808.

La Russie essaya pourtant de se donner les airs de la condescendance. Comme moyen de communiquer par terre avec nos futures possessions de l'Anatolie, elle nous offrit, à défaut des Dardanelles, une route militaire qui traverserait la Roumélie, devenue province moscovite, franchirait le détroit et tiendrait l'Asie constamment ouverte à nos troupes. Caulaincourt repoussa ce moyen de transaction, mais s'avisa de lui en substituer un autre. Les deux forts ou châteaux des Dardanelles, qui tiennent sous le feu de leur artillerie le mince détroit auquel ils ont donné leur nom, s'élèvent, l'un sur la côte d'Europe, l'autre sur celle d'Asie; ne pourrait-on donner le premier à la Russie et réserver le second à la France? Chacun aurait ainsi sa Dardanelle. Roumiantsof répondit que tout arrangement par lequel son maître n'obtiendrait pas la position entière, sans restriction d'aucune sorte, serait pire à ses yeux que la prolongation de l'état présent, qui, au moins, ne préjugeait point l'avenir et le laissait ouvert à toutes les espérances [374].

[Note 374: ][ (retour) ] Id.

Une dernière fois, Caulaincourt voulut en appeler du ministre au souverain. Il eut avec celui-ci une conversation définitive:

«Roumiantsof m'a lu ses vues, dit Alexandre; j'ai fait peu de changements et tous à votre avantage. Ma foi, vous avez un beau et bon lot.

L'ambassadeur.--C'est plutôt celui que Votre Majesté s'est fait, qui est beau et bon: tout se lie, tout se tient; il a l'avantage de la position géographique et de la population.