[Note 443: ][ (retour) ] Mémoires de Czartoryski, II, 211.

En vérité, il avait essayé de tout, et tout lui avait manqué. Au début de son règne, il avait voulu jouer entre les États le rôle de modérateur, soustraire l'Europe à la prise de Bonaparte et la reconstituer sur des bases rationnelles. Chez les cours qu'il s'était associées pour cette œuvre, il n'avait trouvé que sécheresse de cœur, vues égoïstes et cyniques, faiblesse ou mensonge, et les déceptions de sa politique ne lui avaient pas été moins cruelles que les désastres de ses armées. Dégoûté de ses alliés, il s'était livré au vainqueur; il avait subi l'ascendant du génie, s'était juré de suivre Napoléon et de l'imiter. Il avait voulu être conquérant à son tour, goûter l'émotion enivrante des succès par l'épée, reprendre et dépasser les plans de ses devanciers; il s'était mis à reculer partout les bornes de sa domination et au fond de cette voie n'avait retrouvé qu'amertume. Les résultats acquis, si sensibles qu'ils fussent, demeuraient incertains, précaires, et au prix de quelles dangereuses complaisances n'avait-il pas fallu les acheter! Désabusé de Napoléon, Alexandre s'était arrêté en dernier lieu à un parti équivoque et mixte: conserver l'alliance sans en remplir les devoirs, se dégager de toute solidarité effective avec l'ambitieux empereur, mais le ménager encore, le flatter par de doucereuses paroles, affecter la fidélité et la condescendance; à ce prix, il gagnerait sans doute le droit de vivre en repos; il pourrait s'éloigner des affaires européennes, se consacrer aux soins de l'intérieur, se vouer moins à la grandeur de l'État qu'au bonheur des peuples. Dernière et vaine illusion! Napoléon n'a pas souffert qu'Alexandre ne fût à lui qu'à demi; il l'a mis en demeure de se livrer plus complètement et, sur un refus de gage, s'est détourné vers un système où la Russie n'aperçoit plus qu'intentions malfaisantes et préméditation d'offensive. Cette guerre qu'Alexandre a espéré écarter de ses frontières, par une suite d'atermoiements et de demi-mesures, il juge qu'elle s'en rapproche aujourd'hui, qu'elle va le saisir et le surprendre dans son œuvre rénovatrice. En cette année 1810 où viennent d'éclore ses projets d'amélioration et de réforme, où il a compté cueillir les fruits de son zèle pacifique, il lui faut aviser de nouveau à des mesures de combat, se préparer à lutter pour l'existence, à rentrer dans l'ère d'angoisse et de sang. Devant lui, il croit distinguer l'invasion menaçante: tout lui en devient symptôme, signe avant-coureur, et par une fatalité vengeresse, c'est la Pologne, objet naguère de sa compassion, négligée ensuite, poursuivie enfin avec une âpre rigueur, qui devient contre lui l'arme désignée aux mains de l'adversaire, le moyen d'agression et l'instrument de torture.

Alors, dans le trouble de son âme, il se demandait si son enthousiasme juvénile n'avait pas vu clair et plus loin que ses calculs égoïstes de souverain et de politique, si la raison d'État ne lui commandait point aujourd'hui d'être audacieusement juste, magnanime, si son intérêt bien entendu n'était pas de réaliser le roman ébauché jadis dans les jardins de la Tauride? Est-il trop tard, après tout, pour réparer le crime qui pèse d'un poids si lourd sur les destinées de l'empire? Cette Pologne que Napoléon va restaurer dans un but d'ambition et en haine de la Russie, ne peut-on la refaire avant lui, contre lui, s'en servir pour le combattre et le vaincre? La Russie possède encore la plus vaste portion de l'ancien royaume, la majeure partie de ses habitants. Jusqu'à présent, elle n'a songé qu'à plier au joug ces millions d'hommes, à effacer en eux tout souvenir et tout regret du passé, et elle n'y a réussi qu'imparfaitement: ne saurait-elle, par un traitement plus équitable, obtenir qu'ils s'associent librement et spontanément à son sort? Alexandre n'est que leur maître: qu'il se fasse leur chef; qu'il leur rende leur nom, leurs lois, leurs institutions, leur langue; qu'il les dote d'une administration nationale; qu'il érige leur pays en royaume distinct, accolé et lié indissolublement à son empire; qu'il relève la couronne de Pologne et la joigne sur son front à celle des tsars; l'État ainsi recréé offrira un point de ralliement aux autres parties de la nation morcelée, et on les verra toutes, y compris le duché de Varsovie, se fondre et s'anéantir en lui. Ce pouvoir d'attraction qu'exerce actuellement le grand-duché, il le subira désormais. Si les Varsoviens s'attachent à Napoléon, c'est que sa protection leur apparaît comme l'unique moyen de rétablir leur patrie; qu'on leur montre sur leur frontière cette patrie ressuscitée, vivante, venant à eux, ils lui tendront les bras et délaisseront Napoléon, qui ne leur offre qu'une espérance, pour Alexandre, qui leur présentera une réalité.

À l'heure même où ce prince se proclamera roi de Pologne, ses troupes envahiront brusquement le duché dégarni de Français. L'armée varsovienne, prévenue et travaillée à l'avance, rejettera l'autorité du roi saxon et l'alliance oppressive du conquérant; elle rompra ses rangs pour se reformer autour du monarque national, désertera le drapeau pour rejoindre la patrie, et, par cette défection salutaire, donnera peut-être à l'Europe le signal de la révolte. Sans doute, c'est la guerre avec Napoléon, c'est la guerre offensive, entamée sans motif évident et palpable, débutant par une de ces déloyales surprises dont l'Autriche et la Prusse ont été tour à tour et si durement châtiées; c'est le rôle d'agresseur assumé, et l'apparence, sinon la réalité du droit, mise contre soi. N'importe! Alexandre est tellement persuadé que la guerre avec la France est inévitable qu'il se demande si le meilleur moyen de la soutenir avec avantage n'est point de la commencer lui-même, de prévenir l'adversaire, de le gagner de vitesse, d'arriver avant lui sur la Vistule et l'Oder. Son imagination engendre de téméraires desseins que sa volonté vacillante hésitera toujours à exécuter. Pour échapper au fantôme qui le hante, il incline par moments à se jeter dans un péril réel, dans une formidable aventure, et l'excès même de la crainte le pousse à de suprêmes audaces.

Ses espérances, il faut le dire, ne reposaient point sur des données purement spéculatives; elles se fondaient sur un fait réel, l'existence en Pologne et même à Varsovie d'un parti russe. Naguère, ce parti avait joué un rôle important et professé une doctrine fort soutenable. À la fin du dix-huitième siècle, lorsque l'ancienne République, énervée par ses divisions, minée par l'intrigue, impuissante à se donner les organes nécessaires à la vie des États modernes, entourée de convoitises impatientes, s'acheminait irrémédiablement à sa ruine, quelques-uns de ses meilleurs citoyens, entre autres le père et l'oncle du prince Adam, n'avaient vu pour elle de salut et de refuge qu'en la Russie. À leurs yeux, la Pologne n'échapperait au morcellement, c'est-à-dire au supplice et à la destruction, qu'en se subordonnant tout entière au grand empire slave, en s'abritant sous son égide, en s'inféodant à lui étroitement: moyennant ce sacrifice, elle conserverait son autonomie, son individualité, son intégrité, s'assurerait une protection puissante, et sauverait sa nationalité au prix de son indépendance.

Depuis, la politique de Catherine, sa participation au triple démembrement, la rigueur avec laquelle elle avait traité les provinces tombées dans son lot, avaient infligé à ces prévisions un cruel démenti. Malgré tout, le parti russe existait encore et tournait parfois vers le petit-fils de Catherine un regard d'espérance. Il avait donné récemment une preuve remarquable de vitalité. En 1809, pendant la guerre d'Autriche, lorsque l'armée du prince Galitsyne, après de longues tergiversations, avait enfin franchi la frontière, un groupe de seigneurs varsoviens et de magnats galiciens s'était adressé au généralissime russe, dans le plus grand secret, et lui avait communiqué l'avis suivant: si l'empereur Alexandre consentait à reformer la Pologne d'autrefois, en la plaçant sous son sceptre, en lui rendant ses anciennes limites, toute une partie des nobles le reconnaîtrait immédiatement pour roi, et leur exemple pourrait entraîner le reste.

Saisi de cette proposition, transmise et appuyée par Galitsyne, Alexandre n'y avait point donné suite; il se flattait encore, par une entente avec l'empereur des Français, d'empêcher toute restauration. Néanmoins, comme le soulèvement de la Galicie augmentait ses craintes, comme la bonne foi de Napoléon lui devenait plus suspecte, il n'avait pas cru devoir décourager totalement le parti qui se faisait fort de lui ramener la Pologne: en admettant que cette nation dût inévitablement revivre, ne valait-il pas mieux que sa résurrection s'opérât pour le compte de la Russie que par la main des Français? La réponse faite le 27 juin 1809 aux magnats posait à tout hasard un jalon pour l'avenir; le Tsar, disait-elle, ne se dessaisirait jamais des provinces incorporées à son empire pour les fondre dans un État autonome, mais il ne se refuserait point, si les circonstances l'y aidaient, à régner sur une Pologne extérieure à ses frontières, composée avec le grand-duché et la Galicie [444].

[Note 444: ][ (retour) ] Nous donnons à l'Appendice, sous le chiffre II, le texte de la lettre de Galitsyne et de la réponse. Ces deux pièces sont extraites des archives de Saint-Pétersbourg; nous en devons la communication à l'obligeance de M. Tatistcheff.

Dans les mois suivants, ayant reçu Czartoryski, qui était revenu de l'étranger et qui continuait à plaider la cause de ses compatriotes, Alexandre avait conservé vis-à-vis de lui un ton froid et gêné; pourtant, il lui avait glissé, «en baissant les yeux et sans finir sa phrase [445]», quelques paroles de réconfort: un jour même, en janvier 1810, comme s'il se fût laissé gagner à l'exaltation du prince, il avait fait allusion à leur ancien dessein et ne s'y était pas montré défavorable.

[Note 445: ][ (retour) ] Mémoires de Czartoryski, II, 211.