[Note 470: ][ (retour) ] Mémoires de Metternich, II, p. 330 et 333 à 335.
Décidément, il se plaît dans la société de l'Autriche, et il ne peut s'empêcher de comparer ce charme, cette aménité de rapports, avec le genre nouveau adopté par la Russie, qui s'ingénie, semble-t-il, à compliquer toutes les questions, à les hérisser d'épines. En même temps, voyant l'Autriche s'offrir, certain qu'il n'aura désormais qu'à tendre la main de ce côté pour recueillir une alliance, il se sent de moins en moins porté à condescendre aux désirs de la Russie, à lui passer ses caprices d'imagination et d'humeur. Plus il rencontre de facilité chez d'autres, plus les prétentions d'Alexandre et de Roumiantsof lui paraissent déplacées, déraisonnables, injurieuses, de mauvais augure pour l'avenir, et peu à peu la tentation lui vient, puisque la Russie a négligé de le saisir au bon moment et laissé passer par deux fois l'occasion propice pour avoir un traité, de se soustraire à tout engagement de cette nature et de ne rien contracter.
Sans doute, cette retraite ne devra s'opérer qu'avec précaution et prudence. Il demeure indispensable d'ajourner un dissentiment trop prononcé dans le Nord, car l'Espagne réclame la meilleure partie de nos forces, et de grands coups doivent s'y porter cette année: il reste même désirable d'éviter tout à fait une rupture et par conséquent de fournir au Tsar un motif de rassurance, propre à tenir en repos cet esprit inquiet. Mais si ce prince pouvait se laisser amener, par lassitude, par dégoût des difficultés que soulève la conclusion d'un traité, à se désister de cette exigence, à se contenter d'un acte moins compromettant, tel qu'une déclaration, une simple assurance, que l'on ferait aussi explicite que possible, ce serait tout profit pour nos intérêts, et Napoléon se prêterait avec joie à cet expédient. Il est toujours disposé à affirmer ses principes, car ses principes n'ont point varié, et il ne songe pas plus aujourd'hui qu'hier à reconstituer la Pologne de parti pris et sans nécessité; mais il recule maintenant devant un ensemble de stipulations précises, peut-être insidieuses, à tout le moins fort gênantes pour le cas où la Russie, en reprenant vis-à-vis de lui une attitude hostile, l'obligerait à refaire une Pologne afin de s'en servir contre elle. Il s'arrête donc provisoirement à l'idée de ralentir et d'interrompre le débat sur le pacte en suspens, au lieu de le continuer et de l'accentuer, ainsi qu'il en avait eu tout d'abord l'intention; il s'abstiendra pendant quelques semaines de toute allusion au traité, espérant que le temps et les circonstances suggéreront un autre moyen d'accommodement ou permettront de s'en passer.
Lorsque Champagny lui présente la note préparée d'après ses propres indications, il ne l'approuve pas encore et défend qu'elle soit remise à l'ambassadeur; il la laisse sommeiller dans le portefeuille du ministre; il ajourne toute réponse au contre-projet et reprend cette tactique évasive qu'il avait si justement reprochée au Tsar peu de mois auparavant. Il semble ainsi que les deux empereurs, par une émulation déplorable, continuent à user alternativement du même jeu et se repassent leurs procédés. Lors de la campagne contre l'Autriche et dans l'affaire du mariage, Alexandre a multiplié les artifices, usé de cent détours pour se soustraire à nos pressantes réquisitions; aujourd'hui, tandis que la Russie, enhardie et stimulée par ses angoisses, pousse sa pointe, prononce ses exigences, réclame instamment un mot qui l'éclaire, Napoléon le lui fait attendre de nouveau et se rejette dans les subterfuges de la diplomatie dilatoire.
Pour gagner du temps et se dérober, les prétextes ne manquaient jamais à son imagination fertile. Il les tire maintenant de ses occupations privées, met à profit sa situation de nouveau marié. En pleine félicité conjugale, doit-on s'étonner qu'il n'ait point l'esprit à la politique, que ses ministres éprouvent quelque peine à le saisir, à l'aborder, à obtenir de lui une décision? Convenablement stylé, Champagny raconte à Kourakine que, «n'ayant que très rarement travaillé avec Sa Majesté depuis son mariage», il ignore son opinion sur le contre-projet [471]. Il écrit en Russie que «la manière exclusive dont l'Empereur s'est occupé de l'Impératrice depuis son mariage» a forcément retardé l'expédition des affaires [472]. S'il est recommandé à notre ambassadeur de laisser peu d'espoir que Sa Majesté adopte jamais la rédaction réclamée, si des arguments lui sont fournis pour justifier cette opposition, M. de Caulaincourt n'aura plus à insister sur la substitution de la phrase française à la phrase russe, ce qui entraînerait nécessairement la conclusion du traité. La pensée du maître à cette heure se révèle dans ces mots d'une dépêche, écrite par Champagny au duc de Vicence le 30 avril: «Combien il serait à désirer que vous puissiez trouver un biais propre à satisfaire la Russie! La convention que je vous ai envoyée était un sacrifice de l'Empereur dont il verrait avec plaisir qu'on le dispensât, et si l'empereur de Russie, n'attachant aucune importance à celle qu'on lui a présentée, arrivait à l'idée de ne pas faire de convention, l'Empereur le verrait avec plaisir: cependant, Sa Majesté ne voudrait pas que le mécontentement de la Russie fût le résultat de cette négociation.»
[Note 471: ][ (retour) ] Champagny à l'Empereur, 29 avril 1810. Archives nationales, AF, IV, 1698.
[Note 472: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 16 mai 1810.
Après avoir proposé à l'habileté de son ambassadeur un problème à peu près insoluble, Napoléon commence son voyage. Quittant Compiègne le 29 avril, avec l'Impératrice, il prend son chemin vers l'ancienne Belgique par Saint-Quentin, Cambrai et Valenciennes, accompagné de toute sa maison, menant à sa suite le couple royal de Westphalie, la reine de Naples, le vice-roi d'Italie, le grand-duc de Würtzbourg, le prince de Schwartzenberg et le comte de Metternich, l'ambassadeur ordinaire et l'envoyé extraordinaire d'Autriche. Ces deux derniers le quittent à Cambrai, un peu contre son gré; mais lui, aussi attentif à ménager la Russie dans les formes qu'il l'est peu à lui accorder de substantielles satisfactions, s'empare aussitôt de cet incident pour faire savoir à Pétersbourg que l'Autriche ne jouit à sa cour d'aucune prérogative exceptionnelle. C'est par son ordre, à l'en croire, que les deux représentants de l'empereur François ont assisté seulement au début du voyage; s'il n'a point fait participer le prince Kourakine à la même faveur, c'est que l'état de santé de cet ambassadeur le rend perpétuellement indisponible; ne pouvant l'emmener, au moins a-t-il voulu lui procurer les douceurs d'une élégante villégiature. «L'Empereur a fait offrir le château de Villiers au prince Kourakine... le prince de Schwartzenberg et le comte de Metternich ont dû n'accompagner l'Empereur que jusqu'à Cambrai: les honnêtetés faites à cet ambassadeur n'ont rien diminué de la distinction avec laquelle est toujours traité celui de Russie; la longue maladie de ce dernier a d'ailleurs prévenu toute concurrence [473].»
[Note 473: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 20 avril 1810.
Cette précaution prise, Napoléon continue sa tournée. Avant de visiter Bruxelles, il descend l'Escaut sur une flottille de guerre, va droit au grand point stratégique de la contrée, entre à Anvers au bruit du canon de tous les forts, assiste au lancement d'un vaisseau de guerre, le Friedland, parcourt la Zélande, reconnaît et scrute tous les replis de la côte pour y loger de nouvelles défenses, examine les places frontières et se montre aux Hollandais. Partout, il ordonne de grands travaux d'utilité publique et des ouvrages de fortification, fait ouvrir des canaux et dresser des batteries, répand et impose l'activité, stimule les autorités, réprimande le clergé, étonne les villes par la magnificence de son train et le fracas de ses entrées, éveillant toutefois chez les populations du Nord, fatiguées de despotisme et de guerre, plus d'étonnement que d'enthousiasme. Maintenant, c'est ce voyage si rapide, si rempli, qui est son excuse pour ne point répondre à la Russie. Peut-il s'absorber dans les soins d'une négociation délicate alors qu'il lui faut se déplacer sans cesse, aller chaque jour d'une ville à l'autre, recevoir des hommages, corriger des abus, prescrire des réformes, inspecter et mettre en valeur toute une partie de son empire?