I

La note finale à Kourakine avait été dictée le 4 juillet. Dans la soirée du lendemain, Metternich se fit conduire à Saint-Cloud et insista pour être admis au coucher de Sa Majesté, à laquelle il avait d'intéressantes communications à porter. Un avis, reçu la veille à l'ambassade et venu de Bucharest par la voie de Vienne, annonçait que l'armée russe du Danube, ayant franchi ce fleuve, avait enlevé Silistrie, bloqué le grand vizir dans Schoumla et pris audacieusement son chemin vers les parties centrales de la Turquie; les colonnes d'avant-garde menaçaient Varna, après avoir dépassé la ligne des Balkans. C'étaient là de graves nouvelles dont il importait que l'empereur Napoléon eût la primeur, et Metternich, en se rendant à Saint-Cloud, avait pris avec lui un extrait des bulletins arrivés du théâtre de la guerre [500].

[Note 500: ][ (retour) ] Mémoires de Metternich, II, 364.

En l'apercevant, Napoléon congédia tout le monde. Aux premiers mots de l'Autrichien, il alla chercher une carte, qu'il apporta toute déployée. Des épingles, piquées sur la partie représentant le bassin du Danube, indiquaient les positions des belligérants, la direction des différents corps, et prouvaient avec quel intérêt l'Empereur suivait les opérations de la guerre russo-turque. D'après les renseignements fournis par Metternich, il déplaça ses épingles, marqua les progrès des Russes; ceci fait, il resta plus d'un quart d'heure à examiner la carte, à se rendre compte, sans dire une parole, attendant de s'être bien pénétré de la situation nouvelle pour en tirer les conséquences. Tout d'un coup, il lança son diagnostic; la campagne était perdue pour les Turcs; il ne leur restait qu'à souscrire aux exigences du vainqueur. Il dit avec quelque émotion: «Voilà la paix! oui, c'est la paix, les Turcs sont forcés de la faire. Eh bien! c'est, comme je vous le disais dernièrement, l'alliance entre la France et l'Autriche; nos intérêts sont communs.» Et il répéta plusieurs fois: «Oui, voilà l'alliance véritable entre nous, une alliance basée sur des intérêts communs, la seule durable [501]

[Note 501: ][ (retour) ] Id.

Il y avait loin de cette explosion aux paroles de simple encouragement données trois semaines plus tôt à l'Autriche, et cette différence de langage permet d'apprécier à quel point, en ce peu de temps, l'Empereur s'était éloigné de la Russie, de mesurer l'effrayant progrès de son détachement. Fallait-il cependant le prendre au mot? Entre le beau-père et le gendre, ne restait-il qu'à convenir des termes dans lesquels se formulerait une alliance admise en principe et virtuellement faite? La suite de la conversation prouva qu'une telle interprétation dépasserait la pensée de l'Empereur. S'il s'était exprimé d'abord au présent, afin de mieux impressionner son interlocuteur, il se reprit bientôt pour ne plus parler qu'au futur. Actuellement, dit-il, l'Autriche devait se consacrer à la réfection de ses forces, se reposer avec calme sur l'avenir: c'était un grand pas de fait que d'avoir constaté l'identité des intérêts: l'alliance viendrait, elle viendrait à son heure, sûrement, et l'on verrait qu'un mariage entre familles souveraines peut aider à leur réunion, quoi qu'en pensent certains esprits mal tournés: «Romanzof, dans ses chimères, croyait qu'une alliance de famille n'était rien, qu'au contraire elle nous ramènerait à un état de refroidissement, parce que, en me brouillant un jour avec l'Impératrice, je me brouillerais naturellement aussi avec son père. Il ne sait pas que l'empereur Napoléon ne se brouillera jamais avec sa femme, qu'il ne se brouillerait pas avec elle, lors même qu'elle serait infiniment moins distinguée qu'elle ne l'est sous tous les rapports. Ainsi une alliance de famille est beaucoup, mais elle n'est pas tout [502].» Et il toucha à plusieurs reprises «la corde de rapports politiques plus intimes [503]», sans manifester dès à présent l'intention de se compromettre par une signature. Au fond, il subordonnait toujours l'alliance avec Vienne au cas où la Russie viendrait totalement à lui manquer; cette hypothèse se rapprochant, il avait voulu se ménager plus sûrement la ressource qu'il avait en vue, tenir l'Autriche par une espérance plus positive, mais non s'enchaîner à elle par des engagements incompatibles avec ceux qui le liaient encore à la Russie et qu'il était décidé, malgré tout, à ne pas rompre le premier.

[Note 502: ][ (retour) ] Mémoires de Metternich, II, 365.

[Note 503: ][ (retour) ] Id.

À Vienne, au moins dans certains cercles, on était plus pressé, on voulait aller plus vite en besogne, et l'accord avec Napoléon était envisagé comme une nécessité d'urgence. Les succès des Russes y avaient produit une sensation profonde. De l'aveu unanime, c'était leur établissement dans les Principautés confirmé à bref délai par une paix conquérante: cette mainmise sur le Danube inférieur compléterait l'investissement de la monarchie, déjà cernée du côté de l'Ouest par l'Allemagne et l'Italie françaises; après l'Occident, c'était l'Orient qui se fermait, et quelque prévu que fût ce résultat, l'Autriche se révoltait à son contact. Prise entre deux empires en voie de croissance indéfinie, serrée dans cet étau, elle éprouvait un insupportable malaise, et l'idée d'une tentative suprême pour se dégager, pour se garder une issue, pour écarter les Russes du Danube, traversait tous les esprits.

Sur le moyen à employer, les avis se partageaient, et des dissidences profondes, violentes, se manifestaient. La haute société, demeurée hostile à la France, ne dissimulant plus ses sentiments, subissant d'ailleurs l'influence du comte Razoumovski et de sa coterie, ne montrait de ressource que dans une explication franche et cordiale avec la Russie. Le Tsar, affirmait-elle, ne demandait qu'à s'entendre, et l'apparition de M. d'Alopéus à Vienne semblait confirmer ces dires. Cet agent, dont nous avons vu le départ de Pétersbourg et parcouru les instructions, venait de se glisser dans la capitale autrichienne. Là, à remarquer l'affectation avec laquelle il prolongeait son séjour, sous des motifs d'intérêt privé et de famille qui ne trompaient personne, il était aisé de reconnaître que Naples n'aurait jamais sa visite et que Vienne était le théâtre assigné à son activité. Il s'était fait présenter à l'Empereur, aux archiducs; il murmurait à leur oreille des paroles de conciliation, mais c'était surtout dans le monde, dans les salons, qu'il cherchait à «recruter des prosélytes [504]» et n'y réussissait que trop bien. Le terrain lui avait été préparé à merveille par son ami et ancien collègue Razoumovski; celui-ci l'avait fait précéder d'une réputation d'habileté, de génie politique, l'avait annoncé comme l'un des personnages les plus marquants de la diplomatie russe et l'homme de confiance de l'empereur Alexandre. Sous de tels auspices, Alopéus avait été accueilli dans les milieux les plus fermés; il y était fêté, cajolé; il s'y posait en adversaire irréconciliable de la France, et parlait sans ménagements d'une nouvelle ligue pour la délivrance de l'Europe. Auprès d'un tel objet, ajoutait-il, que pesaient les intérêts secondaires qui s'agitaient sur le Danube? Au reste, sans renoncer à de justes prétentions, l'Empereur son maître avait à cœur de ménager les intérêts et les susceptibilités de l'Autriche; il lui ferait la part belle dans tout arrangement définitif.--Pourquoi, reprenaient à l'envi les membres de la faction anglaise et russe, ne point mettre à profit ces heureuses dispositions, ne point saisir ce fil, ne pas obtenir du Tsar une transaction en Orient, au prix d'une alliance en Occident [505]?