[Note 512: ][ (retour) ] Id., 8 août.
Lorsque le terrain eut été ainsi préparé, la mission autrichienne en France fut chargée d'aller au fait et de soulever très nettement la question des Principautés. Ignorant si le comte de Metternich, qui annonçait et ajournait perpétuellement son retour, n'avait point quitté Paris, le cabinet de Vienne envoya directement des instructions au prince de Schwartzenberg. La chance la plus favorable, disaient-elles à la date du 17 juillet, serait que Napoléon voulût s'unir à l'Autriche pour empêcher toute usurpation des Russes sur le cours inférieur du Danube; une remontrance commune suffirait probablement à atteindre ce but: l'Autriche appuierait volontiers cette démarche par des mouvements militaires, des démonstrations, mais il était indispensable que Napoléon engageât l'affaire diplomatiquement et élevât la voix le premier: c'était à obtenir de lui cette initiative que devaient tendre les efforts de l'ambassade [513].
[Note 513: ][ (retour) ] Beer, Geschichte der orientalische Politik Œsterreich's, 232.
Cette fois, la provocation était directe. Avec hardiesse et sans vergogne, l'Autriche reprenait le rôle auquel elle s'était déjà et discrètement essayée: elle sollicitait Napoléon de rompre le pacte d'Erfurt et l'incitait au parjure. Metternich se trouvait encore à Paris lorsqu'y arrivèrent les instructions du 17 juillet; elles lui furent communiquées par Schwartzenberg. Avec son sens froid et rassis, Metternich n'approuvait pas la précipitation de son père et de son souverain; il eût préféré que l'Autriche attendît l'Empereur, au lieu de courir à lui; il essaya néanmoins de remplir les intentions de sa cour. Laissant Schwartzenberg suivre la voie officielle et hiérarchique, s'adresser au ministre, il porta la question devant le monarque lui-même et la posa en ces termes: «L'Empereur est-il décidé à maintenir dans toute leur étendue les engagements qu'il a contractés à Erfurt, ou se prêterait-il à faire de commun accord avec nous une démarche à Pétersbourg qui pût sauver les Principautés [514]?»
[Note 514: ][ (retour) ] Mémoires de Metternich, II, 375.
La réponse de Napoléon fut péremptoire: «J'ai contracté des engagements, dit-il, que je n'ai pas de raison ni même de prétexte de violer. Ces engagements sont infiniment onéreux; j'y entrevois un tort réel pour la France, mais vous savez ce qui m'y a porté dans le temps. Agir maintenant contre ces engagements serait fournir immédiatement un motif direct de guerre à la Russie, ce qui ne cadre pas avec mes vues, ou bien me priver à jamais du droit d'être cru dans aucun de mes engagements. Quelle garantie pourrai-je vous fournir un jour à vous-mêmes, si je brise un engagement explicite par le simple motif que, les circonstances ayant changé, j'ai moins besoin de ménager la puissance avec laquelle je l'avais contracté [515]?»
[Note 515: ][ (retour) ] Mémoires de Metternich, II, 375.
Derrière ce langage plein d'honneur, il y avait une arrière-pensée politique. Napoléon n'était pas fâché qu'Alexandre s'appropriât les Principautés, parce que cette acquisition désunirait plus sûrement les empires autrichien et russe et mettrait entre eux l'irréparable. Leur antagonisme en Orient se concentrait alors et se localisait sur le bas Danube: c'était là que la Russie, dans sa marche vers le Sud, rencontrait et coupait la dernière voie qui restât ouverte à l'expansion autrichienne: l'intérêt des deux États se heurtait violemment à ce confluent de leurs ambitions. Tant que le sort des Principautés demeurait indécis et le procès pendant, il était à craindre qu'un compromis n'intervînt et ne conciliât les prétentions rivales. Mais que les Russes missent la main sur l'objet du litige, définitivement lésée par eux, l'Autriche se sentirait du même coup rejetée vers nous; Napoléon serait plus certain de la trouver, si les circonstances lui faisaient quelque jour une nécessité de la rechercher.
Il ne se contenta donc pas de refuser aux Autrichiens toute assistance, matérielle ou morale, dans la crise présente; il les exhorta à se résigner, à s'incliner devant le fait en train de s'accomplir. Il ne leur défendait point de prononcer leur opposition et de se mettre en guerre avec la Russie; il les laisserait et les regarderait faire, observant une stricte neutralité; mais était-il de leur intérêt de risquer isolément cette levée de boucliers? Il ne le pensait point et ne leur en donnerait certainement pas le conseil. À l'entendre, le mieux serait, si l'Autriche ne voulait pas se battre pour les Principautés, qu'elle conseillât aux Turcs d'en faire la cession et de terminer ainsi une guerre qui prenait des proportions inquiétantes. Toutefois, fidèle à la tactique adoptée depuis deux mois, il ne voulut point que Metternich sortît de son cabinet sous une impression trop sombre, et il eut soin de laisser l'avenir entr'ouvert à l'espérance. S'il considérait la question des Principautés comme actuellement close, s'il n'y reviendrait jamais de lui-même, ne serait-ce point la Russie qui la rouvrirait un jour, en se déclarant contre nous et en provoquant la rupture? Cette défection serait immédiatement punie par la perte des avantages rapportés d'Erfurt, et l'Autriche, si elle avait su se substituer aux Russes dans notre amitié, pourrait succéder aux droits que nous leur avions reconnus sur les Principautés. Alors, mais alors seulement, Napoléon ne se refuserait pas à reprendre la conversation sur l'objet mis aujourd'hui hors de cause: «Si le cas arrivait, dit-il à Metternich, que les Russes voulussent faire la folie de se brouiller avec nous, ce qui leur coûterait la Finlande, la Moldavie et la Valachie, qu'ils ont acquises sous l'égide de leur alliance avec moi, vous savez que vous pouvez compter sur moi; vous me communiquerez alors vos idées, comme je vous communiquerai les miennes.» Et il rompit l'entretien sur ce mot suggestif [516].