Peu après cette campagne brillamment commencée et mal terminée, Schouvalof, dont les fonctions n'avaient jamais été que provisoires, fut rappelé; un ambassadeur régulier, M. de Stackelberg, était déjà arrivé à Vienne. Stackelberg essaya à plusieurs reprises de rentrer en matière. Chaque fois, Metternich se déroba, déclinant les entretiens, fuyant les rendez-vous, se faisant insaisissable, paraissant tout entier au plaisir de retrouver Vienne, ses amis, ses relations, se montrant plus occupé de plaisirs que d'affaires. Depuis son retour, fidèle à ses habitudes mondaines, il se répandait beaucoup et se laissait voir dans tous les milieux. Comme s'il eût voulu atténuer le déplaisir que causeraient à Pétersbourg ses procédés évasifs, il fréquentait les salons russes de Vienne, où Razoumovski et autres continuaient à tenir bureau d'intrigues; sobre de paroles avec les négociateurs attitrés que lui dépêchait le Tsar, il se dédommageait avec les dames russes, se mettait pour elles en frais spéciaux de galanterie; à l'heure où il refusait d'écouter Schouvalof et Stackelberg, on crut remarquer que ses assiduités auprès de la princesse Bagration prenaient un caractère particulièrement vif; c'était ce qu'il appelait «travailler à la conciliation [608]». Avec cela, il entretenait les rapports les plus intimes avec l'ambassadeur français, qui ne tarissait pas en éloges sur son compte. Par ces mouvements divers et exécutés avec une égale désinvolture, il restait également fidèle au plan qu'il s'était tracé: se faire bien venir de Napoléon, sans s'ôter les moyens, le cas échéant, de se reporter ailleurs et de rentrer en grâce auprès de la Russie.

[Note 608: ][ (retour) ] Correspondance de M. Otto, novembre et décembre 1810, passim.

Cette cour, il est vrai, avait espéré mieux que des politesses, enveloppant un refus de traiter; son dépit s'exhala en termes acerbes. La correspondance de ses agents ne ménage plus les épithètes désobligeantes à Metternich; elle prend vivement à partie cet homme d'État, qui jusqu'alors avait obtenu de ses contemporains plus d'attention que d'estime. Schouvalof le jugeait «plus finasseur que fin»; Stackelberg, qui avait le trait mordant et la plume acérée, voyait en lui l'homme lige, le client, la créature de Napoléon, et attribuait à sa conduite les motifs les moins avouables: rappelant son rôle dans l'affaire du mariage, son séjour prolongé à Paris, il en concluait que son but prémédité était d'asservir l'Autriche aux volontés françaises. «Combien, ajoutait-il, cette présomption n'acquiert-elle pas plus de force lorsqu'on a tout lieu de croire que l'existence politique de ce ministre tient à l'intimité avec un gouvernement dont la protection le sauve de l'effet sur le souverain, sinon de la déconsidération publique, au moins du manque de considération indispensable dans un poste aussi éminent! Et pour n'en citer qu'un motif, que penser en effet d'un ministre dont on est à deviner les heures d'occupation, tant il est adonné aux plaisirs de la société? On a dit du duc de Choiseul que ce n'était pas dans son cabinet de travail qu'il avait le plus utilement servi Louis XV; cela est très vrai, mais les affaires les plus importantes de ce ministère avaient été traitées dans le salon du ministre et non dans des boudoirs [609]

[Note 609: ][ (retour) ] Stackelberg à Roumiantsof, 15-27 novembre 1810. Archives de Saint-Pétersbourg. Les bulletins de police parisiens rapportaient à la même époque que Metternich n'était «pas plus considéré que Talleyrand». Archives nationales, AF, iv, 1508.

L'empereur Alexandre, de son côté, devait garder rancune au ministre qui avait si prestement éconduit la Russie, à l'heure où elle se croyait sûre de ressaisir l'Autriche. Pourtant, le Tsar se refusait encore à désespérer de cette puissance; s'il ne pouvait l'avoir pour auxiliaire, ne saurait-il éviter au moins de l'avoir pour ennemie? Peu à peu, par une coïncidence curieuse et pourtant naturelle, Alexandre en viendra à envisager les rapports à établir avec l'Autriche exactement sous le même point de vue que l'empereur des Français: renonçant provisoirement à l'idée d'une alliance, il se rabattra sur celle d'une neutralité bienveillante, assurée à l'avance et largement rémunérée. Il ne demandera plus aux Autrichiens que de le laisser faire, de ne s'émouvoir et de ne s'étonner de rien, de considérer sans alarme ce qui pourra se passer autour d'eux, en Pologne par exemple, de se résigner au besoin à perdre la Galicie, moyennant d'équitables dédommagements; ces équivalents, il les désignera, comme Napoléon, en Orient, montrera au loin cette proie abandonnée à toutes les convoitises. Napoléon a parlé des provinces illyriennes, Alexandre finira par offrir la plus grande partie des Principautés [610]. C'est qu'ils sentent également que l'Autriche une fois mise hors de cause, éloignée et payée, il deviendra plus facile, au premier de fixer le dévouement des Polonais, au second de tenter leur fidélité. Ainsi, lors même qu'ils traitent avec l'Autriche, ils pensent à la Pologne: autour d'elle évolue leur diplomatie souterraine et tournent toutes leurs combinaisons de défense ou d'attaque; c'est à la retenir ou à la capter que s'emploient mystérieusement leurs efforts; il semble que l'un comme l'autre ait indispensablement besoin d'elle pour accaparer à son profit les chances de l'avenir. Tous deux commandent pourtant aux armées les plus nombreuses et les plus belles qui soient dans l'univers; s'ils le veulent, des millions de soldats vont se lever à leur voix, obéir à leur geste. Néanmoins, tant de moyens ne suffisent pas à leurs yeux pour décider la victoire. Chacun d'eux estime que sa supériorité dépend du concours spontané d'une nation opprimée, trois fois spoliée, aux deux tiers captive, mais en qui s'affirme un principe de survie et de libre expansion. Lorsqu'ils se tournent vers la Pologne, ils cherchent moins encore à se donner une armée de plus qu'à enrôler dans leur parti une grande force morale et à l'attirer sous leurs drapeaux: c'est un hommage involontaire qu'ils rendent à la puissance de l'idée et au droit méconnu. Spectacle étrange que celui de ces deux potentats, dont l'un dispose de toutes les ressources de l'ancienne Europe, dont l'autre possède un empire plus grand que l'Europe, et qui se disputent les faveurs d'une poignée d'hommes aspirant légitimement à reformer un peuple, comme si, entre tant d'éléments de force matérielle et de succès qu'ils s'opposent l'un à l'autre, ce grain de justice et de bon droit pouvait faire pencher la balance!

[Note 610: ][ (retour) ] Beer, 250-51. Martens, 78-79. Metternich, II, 417.

CHAPITRE XIII

LE CONFLIT

Jusqu'à la fin de 1810, les relations conservent une apparente sérénité.--Prévenances réciproques et faux sourires.--Le dissentiment au sujet du blocus va manifester l'antagonisme des volontés et des principes.--Résultats du système continental.--Détresse et péril de l'Angleterre.--Symptômes d'une crise financière à Londres.--La paix possible.--Efforts désespérés du commerce britannique pour se ménager des accès en Europe; il cherche en Russie un débouché et des facilités de transit.--Napoléon sollicite Alexandre de fermer les ports de l'empire à tous les bâtiments porteurs de denrées coloniales.--Formation sur la Baltique d'une flotte marchande de six cents bâtiments à destination de la Russie.--Instances plus pressantes de Napoléon.--Il rentre en explication sur l'ensemble des rapports.--L'aide de camp Tchernitchef à Paris: ses succès mondains, ses occupations clandestines.--Le bal de Fontainebleau.--Longues conversations avec Tchernitchef; franchise audacieuse de l'Empereur.--L'amie géographique.--Lettre à l'empereur Alexandre.--La pensée de Tilsit.--Alexandre refuse d'adopter les nouveaux tarifs et de proscrire indistinctement tous les neutres.--Raisons de sa résistance.--Il est mis en demeure de coopérer à la fermeture de la Suède.--Son embarras; espoir secret qu'il fonde sur Bernadotte.--Envoi de Tchernitchef à Stockholm; but apparent et objet réel de sa mission.--Profonde duplicité.--Intimité croissante entre l'émissaire russe et le prince royal de Suède: entrevue officielle, audiences particulières, déjeuner en tête-à-tête, Bernadotte dans son cabinet et devant le front des troupes.--Gradation dans ses discours; sa parole d'honneur et sa parole sacrée.--Amertume profonde contre Napoléon.--Tchernitchef rassure son maître sur les dispositions de la Suède.--La Russie approvisionne l'Allemagne de denrées coloniales.--Colère concentrée de Napoléon.--Fautes suprêmes.--Incorporation à l'empire des villes hanséatiques.--But de cette réunion.--L'annexion du littoral allemand fait naître la question de l'Oldenbourg.--Situation géographique de cet État; étroite parenté entre le prince régnant et l'empereur Alexandre.--Napoléon propose au duc un échange; sur son refus, il décrète l'occupation de ses États.--Violation du traité de Tilsit.--Avant de connaître la réunion des villes hanséatiques et de l'Oldenbourg, Alexandre se met lui-même et le premier en contradiction ouverte avec les principes de l'alliance.--La baisse du change en Russie et la balance du commerce.--L'ukase du 31 décembre 1810.--Rupture économique avec la France.--Napoléon et Alexandre arrivent simultanément au terme de leur évolution divergente.--Achèvement des préparatifs militaires de la Russie; Alexandre dispose de deux cent quarante mille hommes contre les trois divisions de Davoust.--Il se laisse gagner subitement à l'idée de commencer la guerre et de prendre l'offensive.--Son projet d'envahir le duché, de reconstituer la Pologne et de soulever l'Europe.--Confidences décisives à Czartoryski.--Le sort de l'Europe entre les mains des cinquante mille soldats du duché.--Attitude de l'Angleterre; résistance passive; la tactique de Waterloo.--Les préparatifs menaçants de la Russie obligent Napoléon à se détourner de l'Espagne et à se reporter précipitamment vers le Nord.--Reflux de la puissance française sur l'Allemagne.--Motifs qui empêcheront Alexandre de donner suite à ses plans d'offensive et permettront une reprise de négociation.--La France et la Russie au commencement de 1811; malentendu persistant au sujet de la Pologne; griefs particuliers et griefs généraux; identité d'intérêts affirmée en principe.--L'alliance ou la guerre.