[Note 624: ][ (retour) ] Rapport n° 57 de Caulaincourt, octobre 1809.

[Note 625: ][ (retour) ] Lettres à Talleyrand, 22 janvier et 6 février 1810. Archives des affaires étrangères, Russie, 150.

En fait, Tchernitchef se montrait à Paris aussi remuant que Kourakine l'était peu; il se répandait dans tous les mondes, non moins ardent à se renseigner qu'à s'amuser; grâce à beaucoup d'aplomb, joint à beaucoup de flexibilité et de liant, il s'insinuait dans des milieux, qu'il lui était fort intéressant de connaître, et n'en était plus à compter ses succès de société. Homme à bonnes fortunes, «grand mangeur de cœurs [626], il n'était jamais à court auprès des femmes de compliments et de phrases, et si quelques-unes, réagissant contre l'engouement général, le jugeaient «suffisant, fat, mielleux, et par conséquent très fade [627], beaucoup trouvaient à sa personne un charme irrésistible: il se procurait ainsi d'agréables moyens d'information et poussait dans les boudoirs parisiens d'utiles reconnaissances, en attendant qu'il jetât plus loin son regard fureteur et étendît ses explorations jusqu'aux bureaux de la guerre. Déjà, il approchait du ministère dont il faisait sourdement le siège; il commençait auprès de quelques employés un travail corrupteur, visait certaines pièces qui lui feraient connaître le nombre et les mouvements de nos troupes, se promettait d'en soustraire copie, et, sans respect de son épaulette, se préparait au métier d'espion [628]. Au reste, son manège n'échappait pas au nouveau ministre de la police, qui était le général Savary; méfiant par principe et par profession, Savary avait l'œil sur lui, mais d'autres ministres français avaient été si bien enjôlés qu'ils traitaient de rêveries les soupçons de leur collègue, goûtaient et protégeaient fort Tchernitchef, devenu à Paris «une petite puissance [629]». Trop fin pour ne pas flairer dans ses allées et venues quelque intention cachée, l'Empereur le voyait néanmoins sans déplaisir; il le jugeait de ces hommes intelligents et sans préjugés avec lesquels il est toujours agréable de s'expliquer, parfois facile de s'entendre: ce fut lui qu'il prit actuellement pour son porte-parole, et il ne vit aucun inconvénient à exprimer tout haut sa pensée devant qui était venu l'épier et la surprendre.

[Note 626: ][ (retour) ] Comtesse de Choiseul-Gouffier, Réminiscences sur Napoléon Ier et Alexandre Ier, p. 11.

[Note 627: ][ (retour) ] Id.

[Note 628: ][ (retour) ] Mémoires du duc de Rovigo, V, 124-132.

[Note 629: ][ (retour) ] Id., 206.

La cour était alors à Fontainebleau; le 21 octobre, le corps diplomatique et les principaux membres de la colonie étrangère furent appelés dans cette résidence et invités à un bal. Pendant l'audience collective qui précéda la fête, l'Empereur, faisant sa tournée, s'approcha jusqu'à trois fois de Tchernitchef, lui jetant au passage quelques paroles gracieuses. Le soir, au bal, du haut de l'estrade où il se tenait avec l'Impératrice et les princes, il cherchait des yeux dans la foule l'uniforme russe; dès qu'il eut reconnu Tchernitchef, il le fit appeler; bientôt après, tandis que l'Impératrice s'approchait des tables de jeu, il s'empara du jeune homme, et, s'isolant avec lui dans l'embrasure d'une fenêtre, se mit à l'entretenir familièrement et longuement. D'abord, s'adressant à un militaire, il causa métier; il se livra à une foule d'observations sur la dernière campagne des Russes contre les Turcs, appréciant les opérations, critiquant les unes, louant les autres, donnant son avis sur la valeur des chefs, rectifiant les exagérations des bulletins, remettant les choses au point, résumant les résultats obtenus et évaluant les chances futures. À plusieurs reprises, il essaya de faire parler Tchernitchef, auquel il posait des questions; il était facile de voir combien cette guerre, qui retenait les Russes loin de lui, qui consumait et épuisait leurs forces, l'intéressait et le préoccupait, à quel point il était curieux de savoir quand et comment elle prendrait fin. Pendant un moment de silence, Tchernitchef s'avisa de rompre cet interrogatoire en félicitant Sa Majesté sur ses succès en Portugal, annoncés au Moniteur. Napoléon, qui tenait fort à voir clair dans les affaires d'autrui, n'aimait pas que les siennes fussent envisagées de trop près: il répondit très froidement au compliment et détourna la conversation par une boutade: «Vos généraux, dit-il, pillent-ils beaucoup [630]?» Sur quoi Tchernitchef ayant pris un air de pudeur alarmée et répliqué que de pareils excès étaient inconnus dans les armées du Tsar: «Bah! reprit l'Empereur, vous avez tort de ne pas être franc avec moi; je sais bien que vous n'êtes pas à beaucoup près aussi pillards que les miens, mais je ne me hasarderais pas à répondre pour vos commandants d'avant-garde et vos colonels de Cosaques.»

[Note 630: ][ (retour) ] Cette citation et les suivantes jusqu'à la pape 503, à l'exception de celles qui font l'objet d'une référence spéciale, sont tirées du rapport de Tchernitchef publié dans le Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, t. XXI, p. 1 à 22.

Après avoir traité des deux empires en particulier, on en vint à leurs rapports, on parla France et Russie, jusqu'à ce que, la partie de l'Impératrice finissant, Napoléon congédia Tchernitchef avec beaucoup de paroles flatteuses. Le lendemain, il le rappela au château, l'admit dans son cabinet, reprit et poussa à fond la conversation de la veille. Dans ces deux occasions, son langage fut, comme à l'ordinaire, prolixe, surabondant, décousu, mais parsemé de traits lumineux qui éclairèrent tour à tour les côtés divers de sa pensée. Pour cette fois, loin qu'il ait essayé d'en imposer à son interlocuteur, il crut devoir au contraire jouer cartes sur table et jugea que la suprême habileté serait d'être audacieusement sincère. Reprenant toutes les questions, il fournit, sur la manière dont il avait envisagé et traité jusqu'alors chacune d'elles, des éclaircissements inattendus, et montra, à quelques réticences près, où en était sa politique avec la Russie.