«Il ne me reste qu'à prier Votre Majesté de compter toujours sur mes sentiments inaltérables qui sont à l'abri du temps et de tout événement [632].»
[Note 632: ][ (retour) ] Corresp., 17071.
En outre de la demande formulée dans cette lettre, Tchernitchef était chargé d'en transmettre verbalement une autre, que Caulaincourt appuierait de son mieux: il s'agissait de la Suède. Depuis quelques jours, Napoléon était de nouveau et plus mécontent de ce royaume; le cabinet de Stockholm paraissait revenir sur ses engagements, inventait des prétextes pour ne pas rompre avec les Anglais, demandait un répit. Napoléon espérait toujours que Bernadotte, une fois rendu à Stockholm, tiendrait sa parole et ferait décider la guerre; mais il cherchait en même temps d'autres moyens pour agir sur la Suède et briser sa résistance. Il fit à l'envoyé de cette puissance une scène extrêmement vive: les éclats de sa voix retentissaient jusque dans les pièces voisines, à tel point que les officiers de service, placés à l'entrée de son cabinet, crurent devoir s'éloigner par discrétion: «La Suède, disait-il au baron de Lagelbielke, m'a fait plus de mal cette année que les cinq coalitions que j'ai vaincues... Prétend-elle donc être seule le magasin duquel toutes les marchandises anglaises et les denrées coloniales seront librement versées sur le continent? Non, quand un nouveau Charles XII serait campé sur les hauteurs de Montmartre, il n'obtiendrait pas cela de moi [633]!» Cette colère était réelle, mais surtout calculée, et l'Empereur menaçait d'autant plus qu'il ne pouvait frapper, la Suède se trouvant par son éloignement, par sa position presque insulaire, hors de portée et à l'abri de nos coups. Cependant, n'existait-il pas une voie indirecte pour s'en rapprocher et l'atteindre? Notre allié russe, en contact matériel avec elle, ne pourrait-il exercer sur ses résolutions une contrainte salutaire? Un mot dit par le Tsar et que la Suède sentirait appuyé par la possibilité d'une intervention matérielle, un avertissement derrière lequel elle entreverrait une armée d'invasion, ferait plus que les paroles courroucées de la France et leur servirait de sanction. Napoléon avait tonné; il importait qu'au moins la Russie grondât. Alexandre fut donc sollicité d'adresser au gouvernement du roi Charles XIII une admonition sévère, de le rappeler à ses devoirs, d'exiger la guerre aux Anglais et surtout la confiscation des marchandises coloniales qui s'étaient entassées dans les docks de Gothenbourg. Ainsi, rentrant dans la pensée de Tilsit, Napoléon cherche à se servir de la Russie pour peser sur le Nord tout entier, pour l'interdire aux Anglais, pour fermer à leur commerce ses dernières issues, pour les réduire à une prompte et humiliante capitulation: «C'est maintenant, écrivait Champagny à Caulaincourt, l'unique objet de sa politique; le succès de ses dernières mesures lui fait mettre beaucoup de prix à ce qu'elles soient suivies partout, et partout avec constance et rigueur, jusqu'à ce qu'elles aient atteint le but désiré--la paix [634].»
[Note 633: ][ (retour) ] Voy. Armand Lefebvre, Histoire des cabinets de l'Europe pendant le Consulat et l'Empire, V, 73-75, d'après les Archives des affaires étrangères. La version suédoise de l'entretien, d'après le rapport de Lagelbielke, a été publiée en 1813 par le gouvernement de Stockholm.
[Note 634: ][ (retour) ] Dépêche du 23 octobre 1810.
II
Il ne paraît point que l'empereur Alexandre, saisi de nos demandes, ait hésité sur la conduite à tenir: son siège était fait et ses résolutions arrêtées d'avance. Il admettait encore les obligations résultant pour lui du pacte conclu à Tilsit et de son état de guerre avec la Grande-Bretagne, c'est-à-dire l'exclusion des navires incontestablement anglais; il ne discutait pas ce principe, s'y conformait plus ou moins scrupuleusement, mais n'entendait point s'assujettir aux mesures que Napoléon avait portées contre les neutres par simple décret et lui déniait le droit de légiférer pour l'Europe.
D'ailleurs, si Napoléon était fondé à soutenir en fait que la presque totalité des neutres naviguait pour le compte de l'Angleterre et que le seul moyen d'atteindre cette ennemie était de la frapper dans ses plus utiles auxiliaires, il affaiblissait par certains de ses actes la valeur de son argumentation. Tandis qu'il prétendait défendre à autrui tout commerce indirect avec l'Angleterre, il ne se privait nullement, dans un intérêt national, d'opérer avec elle quelques transactions directes. Des navires français, munis par lui de licences, introduisaient dans les îles Britanniques divers produits de notre agriculture et de notre industrie; ils rapportaient en échange quelques denrées coloniales, dont notre pays eût pu difficilement se passer. Récemment, un de ces bâtiments à licence avait été vu dans un port russe; le gouvernement de Saint-Pétersbourg avait ainsi acquis la preuve de ce trafic légalement frauduleux et surpris l'Empereur en flagrant délit de contravention à ses propres principes.
Napoléon, il est vrai, était en droit de répondre qu'il n'avait jamais interdit et qu'il avait même recommandé à ses alliés du Nord l'emploi des licences; que le commerce autorisé par ce moyen, dépendant exclusivement du bon plaisir des souverains, pouvait être régi et gouverné par eux de manière à consoler leurs peuples sans procurer à l'ennemi de soulagement appréciable, au lieu que l'irruption des neutres dans les ports russes, telle qu'elle se préparait, annulerait en grande partie les effets du blocus. Il était vrai encore que l'empereur Alexandre, quand il avait, en 1807, rompu du jour au lendemain tous rapports directs avec l'Angleterre et fermé aux produits de son empire leur principal débouché, avait imposé à ses sujets un sacrifice aussi brusque et plus onéreux que le supplément de rigueur réclamé aujourd'hui. Mais il était en 1807 dans la ferveur de son zèle napoléonien, il croyait à la vertu de l'alliance et en attendait de magiques résultats; sans être matériellement courbé sous le joug, comme les autres souverains, il était moralement assujetti. À la fin de 1810, désabusé de l'alliance, pénétré de ses inconvénients et de ses périls, disposé déjà à se dessaisir en partie des avantages qu'elle lui avait procurés et à gratifier l'Autriche d'une portion des Principautés, il n'entendait plus, pour un intérêt qui lui devenait étranger, aggraver les souffrances de son peuple et lui interdire tout commerce. D'ailleurs, il ne désirait plus la ruine des Anglais, voyait dans leur résistance une dernière garantie contre l'asservissement définitif de l'Europe, et son refus, qui s'appuya sur des motifs d'ordre spécial et économique, s'inspira aussi et avant tout de raisons générales. Les deux empereurs se divisèrent sur les moyens parce qu'ils n'étaient plus d'accord sur le but; leur dissidence au sujet du blocus détermina l'explosion au dehors d'un antagonisme latent; dans l'histoire de leur querelle, ce fut un effet plus qu'une cause, la conséquence de la rupture intime qui depuis longtemps s'était opérée entre eux.
Déjà Roumiantsof avait exposé à Caulaincourt que l'adoption des nouveaux tarifs en Russie serait impraticable et funeste: «L'Empereur était disposé, avait-il dit, à faire tout le mal possible à l'Angleterre, mais il ne fallait pas s'en faire à soi-même plus qu'à son ennemi [635].» Dès nos premières instances sur la question des neutres, Alexandre s'en expliqua avec l'ambassadeur dans deux longues conférences. Ses paroles furent douces, mesurées, courtoises, mais assez fermes pour ne laisser aucun doute sur ses dispositions négatives. Depuis trois ans, disait-il, il avait constamment dépassé les devoirs que lui imposaient les traités et son amitié pour l'Empereur: «Tout avait prouvé, actions, paroles, écrits, quel intérêt il mettait à faire tout ce qui pouvait être utile ou même agréable à son allié [636].» Il avait nui aux Anglais plus que quiconque, il voulait leur nuire encore, mais tenait à rester seul juge des moyens qui lui permettraient de remplir cette intention. Les mesures recommandées pouvaient être bonnes et efficaces en d'autres pays: elles ne cadraient point avec les intérêts, les besoins de la Russie; cette nation ne saurait se plier, sans éprouver une gêne intolérable, à des règles établies et façonnées pour autrui: «Nous ne pouvons, disait le Tsar à Caulaincourt, nous faire faire un habit à votre taille [637].» Il ajoutait que les neutres étaient traités dans les ports de Russie en suspects; leur nationalité réelle et la provenance de leur chargement se vérifiaient par l'examen des papiers de bord; le contrôle s'opérait avec rigueur, il était confié à des hommes spéciaux, choisis à raison de leur incorruptible sévérité; l'Empereur se réservait lui-même de revoir les pièces et de statuer en dernier ressort sur chaque cas: il apporterait à cette œuvre un redoublement de vigilance, mais il refusait d'admettre qu'il n'existât point, parmi les neutres, un certain nombre d'innocents à discerner des coupables; il ne fermerait pas ses ports, par mesure générale, à tous les bâtiments de commerce qui paraîtraient au large.