Pétersbourg, le 8 mars 1810.
(Cette lettre et la suivante répondent aux reproches adressés à l'ambassadeur par le ministre, sur l'ordre de l'Empereur, pour avoir signé le 4 janvier 1810 la convention contre la Pologne dans les termes réclamés par la Russie.)
Monsieur le Duc,
J'ai déjà eu l'honneur d'accuser à Votre Excellence la réception de ses courriers des 10 et 12 février; je me suis conformé à ses ordres; fidèle à mes devoirs, j'obéis avec un zèle, un dévouement absolus. Je me bornerais là dans ma réponse à Votre Excellence, comme je le fais dans mes démarches, si sa lettre du 10 février, en rappelant quelques expressions de ses précédentes dépêches, ne contenait pas en fait un reproche pour moi qui m'affecte d'autant plus sensiblement que je crois avoir, dans cette occasion, comme dans toutes, donné à Sa Majesté plus d'une preuve de mon exactitude et de ma fidélité. Que Votre Excellence daigne se rappeler les autres expressions de ses mêmes lettres des 24 et 25 novembre: «Que je ne dois pas me refuser à signer la convention qu'on demande, pourvu qu'elle n'ait pour objet que de rassurer contre le rétablissement de la Pologne et l'agrandissement du duché de Varsovie, etc. En général, vous ne vous refuserez à rien de ce qui aurait pour but d'éloigner toute idée du rétablissement de la Pologne, etc., etc. L'Empereur veut tout ce qui peut tranquilliser l'empereur de Russie, surtout tout ce qui peut fonder sa tranquillité [665].» Les cinq points de ma dépêche du 7 novembre sont connus de Votre Excellence. C'est en partie la base dont on est parti ici; quant à l'article 5, on l'a exigé comme une conséquence naturelle du traité de Vienne et des assurances données par Votre Excellence elle-même au comte de Romanzof. Votre Excellence a d'ailleurs pu se convaincre par toutes mes dépêches pendant la guerre que c'était là non moins que l'idée du rétablissement de la Pologne l'objet des craintes de la Russie. N'ayant pour instructions que vos lettres, les paragraphes précités vous disent assez, Monsieur le Duc, si j'ai été au delà des ordres de l'Empereur; les miennes n'ont cessé de répéter que la Russie voulait des assurances positives. C'est à ces lettres que Votre Excellence m'a fait l'honneur de répondre par la sienne du 25 novembre qui m'autorise à prendre la mienne du 7 du même mois pour base, et certes les restrictions qu'indiquait le traité de Tilsit et que sous-entendait votre lettre, quoique demandées et presque exigées par la Russie, n'ont pas été comprises dans la convention. Votre Excellence se rappellera encore combien j'étais peu empressé de la conclure. Il ne m'appartient pas de juger les ordres qu'on me donne, j'obéis à Pétersbourg comme je le ferais à Paris, mais j'ose vous l'observer, Monsieur le Duc, un peu plus de confiance en moi, les véritables intentions de l'Empereur un peu mieux connues de son ambassadeur, et il pourrait le mieux servir. Je ne me permets point de justifier la convention, je me borne à prier Votre Excellence de mettre sous les yeux de Sa Majesté les ordres qui me l'ont fait conclure et qui sont ma justification; je ne tiens dans le monde qu'à prouver à mon maître que je le sers avec dévouement et fidélité et surtout avec exactitude. S'il pouvait en douter un moment, ma carrière serait finie, car ce n'est ni l'ambition ni la fortune qui m'attachent à lui, et je me tiendrais bien plus récompensé par un mot de satisfaction que je n'ai jamais pu l'être par ses bienfaits. Si Votre Excellence se met pour un moment à ma place, à huit cents lieues de ma cour, isolé, sans le moindre encouragement depuis trois ans que je lutte dans des circonstances qui n'ont pas toujours été faciles, je puis le dire uniquement soutenu par mon zèle, elle sentira mieux que je ne l'exprime ce que j'éprouve de chagrin, non de ce que cet acte n'est pas ratifié, mais de ce que l'Empereur ait pu penser que j'ai été au delà de ses intentions, quand j'ai, j'ose le dire, la conscience de m'être tenu en deçà même de la réserve qui m'était prescrite. Je ne puis confier mes chagrins qu'à Votre Excellence; ce sont ceux d'un homme d'honneur réellement affecté, mais pas découragé, et qui défend les intérêts de son maître avec plus de chaleur que son propre honneur.
[Note 665: ][ (retour) ] Voy. la page 185.
Pétersbourg, le 1er juin 1810.
Monsieur le Duc,
Je n'ai pas la prétention d'être juge de mes talents, mais je le suis de ma conscience: elle me dit que j'ai fidèlement rempli mes devoirs. Si Votre Excellence daignait reprendre l'ensemble de ma correspondance et de ses réponses, j'ose le répéter, peut-être ne m'attribuerait-elle pas les inconvénients de l'acte dont elle se plaint; j'ose même croire que si un peu de bienveillance rapprochait les circonstances des époques, elle conviendrait peut-être qu'obligé de faire alors une chose annoncée et attendue avec tant d'impatience, il était difficile de faire mieux: car si la convention dit plus qu'on ne désire à Paris, elle dit aussi beaucoup moins qu'on ne voulait et surtout qu'on ne demandait ici. Mes lettres en font foi. Si celle de Votre Excellence du 25 novembre m'eût laissé entrevoir ce que porte celle du 30 avril, peut-être aurais-je été assez heureux pour servir l'Empereur dans cette circonstance comme dans d'autres. Que Votre Excellence me permette de le lui dire avec franchise: quoique les éloges ne m'aient pas été dispensés comme le blâme, l'Empereur a été bien servi, quand on a eu plus de confiance en moi. Au bout du monde, ballotté par les événements qui se succèdent avec rapidité, par les circonstances qui changent ou modifient beaucoup de choses, placé dans une position qu'elles rendent d'autant plus délicate que je suis plus haut et plus loin, peut-être aurait-il fallu en savoir beaucoup plus qu'on ne m'en a dit pour deviner ce qu'on voulait. Je suis, Monsieur le Duc, profondément affecté des expressions de votre lettre, je le suis, parce que je suis Français et que je ne suis pas de ces gens qui défendent leurs productions comme leurs enfants. Je mets toute ma gloire à servir l'Empereur fidèlement, à le servir comme il veut l'être, je n'ai pas d'autre amour-propre. Je condamne donc la convention auprès du ministère russe autant que je la défends et son négociateur auprès de l'Empereur; je puis dire avec vérité que je sacrifie l'homme à la chose, et que je me dévoue pour amener cette affaire au point où l'Empereur le désire. Mais l'humilité de l'homme ne sert pas mieux que la fermeté et le zèle de l'ambassadeur. On ne cède sur rien, on est blessé; le refrain est toujours le même: que nous savons depuis longtemps ce que la Russie demandait, que nous lui avons promis, que Votre Excellence a dit au prince Kourakine que j'étais autorisé à satisfaire la Russie sur tous les points; que ce n'est pas elle qui a fait naître ces difficultés; qu'enfin on ne peut lui refuser une réponse. Quelque chose qu'on dise, quelques récriminations qu'on fasse, quelque ton que l'on prenne, l'Empereur et son ministre en reviennent toujours là; c'est la même exigence dans le fond, avec le même ton de conciliation dans les formes. Je ne me rebute pas, mais il faut, Monsieur le Duc, sentir bien fortement l'empire de ses devoirs et la reconnaissance que je dois à tant de titres à l'Empereur, pour qu'il reste encore assez de force et de santé pour résister à des chagrins aussi peu mérités.
Pétersbourg, le 11 juin 1810.
Monsieur le Duc,