[Note 84: ][ (retour) ] Feuille de nouvelles jointe à la lettre de Caulaincourt à l'Empereur en date du 22 mars 1809.
[Note 85: ][ (retour) ] Rapport de Caulaincourt du 17 mars 1809.
«Après le dîner, continue Caulaincourt dans son rapport, l'Empereur daigna m'appeler dans son cabinet.» Toujours sur le même ton, il protesta en premier lieu de sa loyauté, de son dévouement, puis, venant à l'Autriche et déjà moins affirmatif, émit le désir de ne rien précipiter. Caulaincourt fit observer que l'attitude prise tout récemment à Vienne précisait la situation. Bien informé des circonstances, citant des faits, accumulant des détails, il conclut du spectacle belliqueux que donnait l'Autriche à la nécessité urgente pour l'alliance franco-russe de se mettre elle-même sur le pied de guerre et de rassembler ses moyens. «Je parlais, écrivait-il à Napoléon, des grandes réunions de troupes en Bohême et sur l'Inn, enfin de tout ce qui se passait, pour convaincre Sa Majesté qu'il était temps de prendre un parti pour l'état de guerre où l'on pouvait être d'un moment à l'autre; qu'il était même instant pour Votre Majesté de savoir par où agiraient les troupes russes et en quel nombre, enfin si elles entreraient en Transylvanie et en Galicie aussitôt qu'on aurait la nouvelle des hostilités. Je lui fis sentir que les opérations de Votre Majesté, la grande direction militaire, dépendraient nécessairement du concert et du nombre, comme de la disposition des moyens que la Russie emploierait; que l'état d'hostilité de l'Autriche, constaté depuis si longtemps, ne pouvait plus laisser de doutes sur les intentions de cette puissance [86]...»
[Note 86: ][ (retour) ] Rapport de Caulaincourt du 17 mars 1809.
«--Je veux encore croire que la paix est possible», telle fut en substance la réplique d'Alexandre. Et il développa ce thème longuement, contre toute évidence, ajoutant que le cabinet de Vienne n'avait pas répondu expressément à l'offre de la double garantie, et que cette démarche suprême pouvait changer ses résolutions. Au reste, s'il fallait combattre, l'Empereur le trouverait prêt; la Russie ne serait pas en retard, mais se livrer dès à présent à des mouvements guerriers pourrait nuire au but pacifique que les souverains se proposaient tant à Paris qu'à Pétersbourg. Il parlait aussi de ses embarras, des trois guerres qu'il avait à soutenir, celles de Suède, d'Angleterre et de Turquie, et à cet égard de récentes circonstances ne le laissaient point à court d'arguments. En Orient, la négociation avec la Turquie s'était rompue sur une question qui intéressait la France plus encore que la Russie; le cabinet de Pétersbourg avait exigé, comme condition préalable de la paix, que la Porte renonçât aux bons rapports récemment rétablis avec les Anglais et expulsât de Constantinople leur chargé d'affaires; les Turcs n'ayant point souscrit à cette exigence, le congrès de Jassy s'était séparé; il fallait recommencer une campagne sur le Danube et obtenir par la force l'abandon des Principautés. Contre la Suède, la Russie avait dû pousser vivement les hostilités, le gouvernement de Stockholm ne manifestant aucun désir de paix, et même porter au delà du golfe de Bothnie une partie de son armée. Au Nord comme au Sud, elle avait à combattre et à faire front; ses deux ailes restaient engagées, ce qui ne lui permettait point de garnir le centre autant qu'elle l'eût voulu et de peser dès à présent sur l'Allemagne.
À ces raisons, Caulaincourt ne se fit nullement faute de répondre que les guerres de Turquie et de Suède n'exigeaient pas un vaste déploiement de forces, que la Russie, maîtresse sur le Danube et en Finlande des territoires qu'elle entendait garder, n'avait qu'à maintenir ses positions, à observer une défensive imposante, et qu'elle conservait assez de troupes disponibles pour opérer vigoureusement contre l'Autriche. Alexandre se rejeta alors sur l'insuffisance de ses moyens financiers, sur les brèches faites à son trésor, sur les pertes que lui infligeait la rupture des rapports commerciaux avec l'Angleterre; il termina par une allusion aux services d'argent qu'il pourrait se trouver dans le cas de demander à la France; il s'agissait d'un emprunt à émettre à Paris pour le compte de la Russie [87].
[Note 87: ][ (retour) ] Rapport de Caulaincourt du 17 mars 1809.
Pendant plusieurs semaines, des scènes analogues se répétèrent, à quelques jours d'intervalle. En manière de simple conversation, Alexandre donne toujours les meilleures assurances; puis, dès que l'on en vient au positif, aux moyens pratiques d'organiser la diversion russe, ses belles résolutions se fondent, s'évanouissent, ce qui ne l'empêche point de reprendre le lendemain la suite de ses prévenances.
Parfois, avant d'aborder le fond du débat, il varie ses procédés de séduction préliminaire; au lieu de s'enthousiasmer pour la France, il médit de l'Autriche. Il raille agréablement le ton et les allures des diplomates viennois, leur gravité pédantesque: Schwartzenberg lui a montré, dit-il, une «immense dépêche» de M. de Stadion, premier ministre d'Autriche; «elle est tout à fait dans le genre allemand; on y prend les choses de si loin que je lui ai demandé si elle datait du déluge [88]». Tout cela, d'ailleurs, n'est «qu'un fatras de paradoxes [89]», trahissant l'embarras d'un cabinet qui s'évertue péniblement à défendre une mauvaise cause. Caulaincourt prend aussitôt argument de cet aveu pour démontrer une fois de plus la parfaite inutilité, contre une cour convaincue de mauvaise foi, des moyens de douceur et de persuasion, pour réclamer avec plus d'insistance une prompte concentration de forces. Ici, Alexandre retombe dans le vague et l'obscur. Il affirme pourtant que ses troupes ne sont qu'à deux ou trois marches de la frontière; il cite les divisions, les régiments qui doivent composer son armée de Galicie, mais esquive tout engagement au sujet de coups à porter en Transylvanie et en Allemagne.
[Note 88: ][ (retour) ] Rapport de Caulaincourt du 20 mars 1809.