[Note 124: ][ (retour) ] Lettre publiée par nous dans la Revue de la France moderne, juin 1890.

[Note 125: ][ (retour) ] Rapport du 14 juin.

Lorsqu'il sut tous les détails de l'affaire, il rendit au courage de nos troupes les plus courtois hommages; il donna des larmes à tant de braves tombés sur le champ de bataille; le sort de Lannes, qu'il savait seulement blessé et amputé, parut lui inspirer un particulier intérêt: «Je vous jure, disait-il à Caulaincourt, que j'ai donné à la situation du maréchal Lannes autant de regrets que s'il était un des miens. Je vous prie, général, de l'exprimer à l'Empereur; j'y ai pensé toute la nuit. C'est un grand exemple pour tous nos généraux qu'un maréchal, déjà couvert de vingt-cinq blessures, qui se fait mutiler au champ d'honneur. Si vous avez occasion d'exprimer au duc de Montebello toute la part que je prends à son glorieux malheur, vous me ferez plaisir [126].» Il allait jusqu'à s'enthousiasmer pour toute notre race, et sans doute, dans cet élan, redevenait-il sincère. Son âme naturellement généreuse vibrait au récit des belles actions, et en cet instant où la France incarnait plus que jamais à ses yeux le courage, l'honneur, les mâles vertus, il se sentait ramené à nous par d'instinctives sympathies, ressaisi et subjugué par tant d'héroïsme: «J'ai toujours aimé votre nation, disait-il; même quand nous étions en guerre, je crois que je la préférais aux Autrichiens. J'ai témoigné de l'intérêt pour le sort de ces derniers à cause de la balance politique; mais, comme individus, je n'ai pas oublié 1805, et nous n'avons eu qu'à nous plaindre d'eux. Votre nation a de l'énergie; tous les hommes ont de l'âme, de l'amour-propre, de l'honneur; j'aime cela [127]

[Note 126: ][ (retour) ] Id.

[Note 127: ][ (retour) ] Rapport du 14 juin.

«--Des compliments et des phrases ne sont pas des armées; ce sont des armées qu'exigeait la circonstance [128]»: telles furent les paroles sévères, mais méritées, par lesquelles Napoléon accueillit les protestations d'Alexandre, démenties par l'abandon où nous laissaient ses soldats. Au début de la campagne, pendant sa fougueuse marche sur Vienne, l'Empereur n'avait pas vu clair dans les opérations du Nord; mal informé, lentement instruit, il avait peine à se reconnaître au travers de renseignements confus et contradictoires. Le rapide mouvement de Poniatowski sur la Galicie l'avait surpris, bien qu'il l'eût conseillé; comment les Polonais évoluaient-ils avec tant d'audace et d'aisance, entre l'armée de Ferdinand, qui leur était numériquement supérieure, et celle de Galitsyne, qui eût dû les réduire au rôle d'auxiliaires et mener la campagne? Où était l'archiduc? que faisaient les Russes? Ce fut seulement dans les derniers jours de mai, après Essling, lorsque l'Empereur eut quitté Lobau encombré de blessés et de mourants, lorsqu'il se fut rétabli sur la rive droite, à Ebersdorf, au milieu de son armée encore tout émue et frémissante du grand choc, que les rapports de Poniatowski, joints à ceux de Caulaincourt, achevèrent de l'éclairer et d'écarter le voile. Il apprit en même temps que Schwartzenberg n'avait pas encore quitté Pétersbourg un mois après l'ouverture des hostilités, que la légation russe était demeurée à Vienne jusqu'au départ du gouvernement autrichien. À tous ces signes, il comprit que les Russes, n'ayant rien fait jusqu'à présent, ayant volontairement perdu deux mois, n'agiraient jamais avec efficacité, et la certitude de cette défection lui fut particulièrement sensible au lendemain d'un échec, en ces heures d'épreuve où se font connaître les dévouements vrais. Alors, le reste de confiance qu'il conservait dans son allié, malgré de successives déceptions, s'abattit d'un seul coup. Plus soupçonneux, plus perspicace que son ambassadeur, qui croit toujours à la loyauté du Tsar et rejette sur les sous-ordres la responsabilité des retards, il va droit à la vérité, perce à jour le jeu d'Alexandre, comme s'il eût assisté aux entretiens de ce monarque avec Schwartzenberg, et prononce sur sa bonne foi un sanglant verdict. Cet arrêt, il importe que Caulaincourt le connaisse, afin de régler en conséquence sa conduite et ses discours. Napoléon lui fait tenir par Champagny une lettre remarquable; c'est à la fois un épanchement et une instruction: la colère, l'indignation y parlent tout d'abord, et c'est à la fin seulement que la politique reprend ses droits et formule ses réserves [129].

[Note 128: ][ (retour) ] Champagny à Caulaincourt, 2 juin.

[Note 129: ][ (retour) ] Une partie de cette lettre a été publiée par Armand Lefebvre, Histoire des cabinets de l'Europe pendant le Consulat et l'Empire, t. IV, p. 211.

«Monsieur l'ambassadeur, écrit Champagny le 2 juin, l'Empereur ne veut pas que je vous cache que les dernières circonstances lui ont fait beaucoup perdre de la confiance que lui inspirait l'alliance de la Russie, et qu'elles sont pour lui des indices de la mauvaise foi de ce cabinet. On n'avait jamais vu prétendre garder l'ambassadeur de la puissance à laquelle on déclarait la guerre... Six semaines sont écoulées, et l'armée russe n'a pas fait un mouvement, et l'armée autrichienne occupe le grand-duché comme une de ses provinces.

«Le cœur de l'Empereur est blessé; il n'écrit pas à cause de cela à l'empereur Alexandre; il ne peut pas lui témoigner une confiance qu'il n'éprouve plus. Il ne dit rien, il ne se plaint pas; il renferme en lui-même son déplaisir, mais il n'apprécie plus l'alliance de la Russie... Quarante mille hommes que la Russie aurait fait entrer dans le grand-duché, auraient rendu un véritable service, et auraient au moins entretenu quelque illusion sur un fantôme d'alliance.