La lettre partie, Napoléon l'appuya le lendemain d'un suprême témoignage. Après avoir ratifié les conquêtes orientales d'Alexandre, il veut le rassurer encore une fois au sujet de la Pologne. Reconnaissant à nouveau que le prix d'un service s'augmente par la publicité dont il est entouré, il déclarera à la face de l'Europe ce qu'il ne cesse de répéter à la Russie, ce qu'il s'est offert à lui dire par traité, à savoir qu'il ne songe nullement à restaurer la Pologne.
Le 13 décembre, le Corps législatif était en séance; le ministre de l'intérieur, M. de Montalivet, vint lire le rapport annuel sur la situation de l'Empire: il y récapitulait les faits accomplis depuis la dernière session tant à l'extérieur qu'au dedans, et un passage portait interprétation officielle du traité de Vienne, en ce qui concernait les remaniements opérés dans le bassin de la Vistule: «Le duché de Varsovie, disait-il, s'est agrandi d'une portion de la Galicie. Il eût été facile à l'Empereur de réunir à cet État la Galicie tout entière, mais il n'a rien voulu faire qui pût donner de l'inquiétude à son allié l'empereur de Russie. La Galicie de l'ancien partage, presque tout entière, est restée au pouvoir de l'Autriche. Sa Majesté n'a jamais eu en vue le rétablissement de la Pologne [266].» Il était impossible d'exprimer davantage que l'agrandissement accordé à l'État varsovien avait eu un caractère tout accidentel et de circonstance, que le fait ne se reproduirait plus, qu'il fallait y voir pour le duché un terme et non un point de départ, que les autres parties de la Pologne devaient se garder d'espérances téméraires. L'exposé du ministre, succédant de trois jours à l'envoi de l'allocution impériale, est destiné à en redoubler et à en prolonger l'effet; il doit porter le dernier coup aux hésitations d'Alexandre, qui aura reçu dans l'intervalle des paroles définitives au sujet du mariage. Napoléon glisse sa demande entre deux bienfaits, épuisant tous les moyens d'en assurer le succès.
[Note 266: ][ (retour) ] Moniteur du 14 décembre 1810.
Malgré le caractère confidentiel des deux démarches matrimoniales, malgré le mystère dont elles furent entourées, la décision prise par l'Empereur transpira rapidement. Trop de témoignages publics l'annonçaient pour qu'il fût possible d'en douter; la nouvelle du mariage russe se répandit à la cour, à Paris, dans l'Empire: il en fut parlé dans toutes les parties de l'Europe. L'opinion l'accueillit sans surprise, elle n'y vit que la continuation du système inauguré à Tilsit; depuis les rumeurs répandues en 1807 et 1808, elle s'était habituée à l'idée d'un rapprochement plus intime entre les deux empires qui se partageaient la souveraineté de l'univers: ce serait, disait-on, le mariage de Byzance avec Rome, les noces «de Charlemagne et d'Irène [267]». Au reste, recommandant le secret, Napoléon l'observait mal; il parla devant son entourage; il dit un jour à Savary, en faisant allusion au mariage, «que cet événement amènerait sans doute l'empereur Alexandre à Paris [268]», et ces mots dévoilent toutes les perspectives qui s'ouvraient à son imagination.
[Note 267: ][ (retour) ] Lettres interceptées. Archives nationales, AF, IV, 1691.
[Note 268: ][ (retour) ] Mémoires du duc de Rovigo, IV, 276.
Attirer Alexandre à Paris avait été de tout temps l'un de ses vœux. À Tilsit, il avait obtenu la promesse de cette visite, qui avait paru sourire à son allié. S'il avait évité dans les mois suivants de renouveler son invitation, c'était qu'il voulait échapper à une reprise de conversation sur la Turquie et s'épargner des engagements fermes. À Erfurt, les deux empereurs avaient parlé de se revoir, et depuis lors, malgré sa ferveur décroissante, Alexandre continuait à subir l'attraction de Paris: il avait dit tout récemment à Caulaincourt: «Je voudrais aller le plus tôt possible à Paris, c'est là que je veux de nouveau cimenter l'alliance, c'est là qu'il faut préparer de nouvelles armes contre l'Angleterre [269].» Le mariage fournirait une occasion de lui rappeler ses engagements et de l'amener à réaliser son rêve.
[Note 269: ][ (retour) ]Caulaincourt à Champagny, 14 septembre 1809.
À Paris, Napoléon lui apparaîtrait plus grand, plus fort, plus pacifique aussi qu'en tout autre lieu, mieux assis dans sa puissance, moins conquérant et plus chef d'empire; se montrant à son hôte au milieu des institutions qui étaient son œuvre et sa gloire, il l'environnerait d'enchantements, et le tenant à nouveau, l'étonnant, le maîtrisant, réussirait peut-être à lui rendre la foi et à lui suggérer la confiance. Assurément, il connaissait trop l'esprit mobile et glissant d'Alexandre pour se flatter de renouveler sur lui une prise permanente et définitive. N'importe, si le charme doit se rompre encore une fois, il résultera tout au moins du mariage et de l'entrevue un puissant effet moral, la plus imposante de ces démonstrations par lesquelles Napoléon s'efforce de perpétuer l'illusion d'un accord plein et indissoluble avec la Russie. L'alliance russe, c'est avant tout un grand spectacle qu'il donne au monde: c'est une succession de prestiges périodiquement renouvelés, afin de tenir nos sujets dans l'obéissance et nos ennemis dans la crainte. Avec un art inépuisable, Napoléon sait varier le cadre et la scène de ces représentations. D'abord, c'est Tilsit, le coup de théâtre inattendu, le combat rompu pour faire place à l'alliance, les deux adversaires jetant leur épée pour se jurer d'être amis et de ne plus haïr que l'Anglais. Plus tard, c'est la vision évoquée d'une entreprise qui partagerait l'Orient et transformerait un monde; plus tard encore, c'est Erfurt avec son assemblée de souverains, avec ses pompes mondaines, c'est Napoléon s'associant Alexandre pour tenir sa cour plénière de rois et de grands vassaux. Paris après Erfurt, après Tilsit, ravivera des souvenirs déjà lointains et une impression qui s'efface: la venue d'Alexandre à travers l'Europe pour conduire et remettre à Napoléon une fille de tsar, apparaîtra comme un hommage décisif; elle peut avancer la soumission des Anglais, en leur montrant la Russie et ses inépuisables réserves prêtes à s'unir pour leur perte à toutes les forces disciplinées de l'Occident, en manifestant contre eux «l'alliance de cent millions d'hommes [270].
[Note 270: ][ (retour) ] Corresp., 14413.