La conversation prenait ce tour intéressant lorsqu'elle fut brusquement interrompue. La voix solennelle d'un huissier retentit derrière les deux interlocuteurs, annonçant le prince archichancelier, qui se retirait et auquel on devait faire place. La foule s'entr'ouvre respectueusement; Cambacérès passe, vivante image de la raideur officielle et de l'étiquette; puis le vide se comble, les rangs se reforment, Floret et Sémonville se retrouvent voisins, et avec précaution, sans se tourner l'un vers l'autre ni se regarder, reprennent le dialogue au point où ils l'ont laissé.

«Serait-il vrai, dit Sémonville, que vous fussiez disposé à donner une de vos archiduchesses?--Oui.--Qui? vous, à la bonne heure, mais votre ambassadeur? (Le prince de Schwartzenberg venait enfin d'arriver à Paris.)--J'en réponds. Et M. de Metternich?--Sans difficulté.--Et l'Empereur?--Pas davantage.--Et la belle-mère, qui nous déteste?--Vous ne la connaissez pas; c'est une femme ambitieuse, on la déterminera quand et comme on voudra...

«--Son Altesse Impériale madame la princesse Pauline», reprend la voix de l'huissier, et force est aux deux amis de se séparer à nouveau pour laisser passer la radieuse princesse, avec son cortège de dames et de chambellans. Ils ne se rejoignirent que sur l'escalier et trouvèrent moyen d'échanger encore quelques mots dans le tumulte de la sortie et le fracas des équipages appelés de toutes parts. «Puis-je, dit Sémonville, regarder comme certain ce que vous venez de me dire?--Vous le pouvez.--Parole d'ami?--Parole d'ami.» Là-dessus, Sémonville monte en voiture et se fait conduire directement chez le duc de Bassano, qu'il trouve au travail malgré l'heure avancée. «Ah! bonsoir, lui dit le duc. Comment, il est près de minuit, et vous n'êtes pas encore couché?--Non, avant de me coucher, j'ai quelque chose à vous dire.--Je n'ai pas le temps.--Il le faut.--Quoi donc? (À voix basse.) Est-ce une conspiration?--Mieux que cela: renvoyez vos secrétaires et écoutez quelque chose de plus important que votre travail.» Et Sémonville rapporta mot pour mot le récit de sa conversation avec Floret. Le duc l'écrivit sous sa dictée et s'en fut le lendemain matin le porter à l'Empereur [276].

[Note 276: ][ (retour) ] Toutes les conversations qui précèdent sont tirées des notes du duc de Bassano, publiées par le baron Ernouf, Maret, duc de Bassano, 272.

Il paraît que ce récit fit quelque impression. Napoléon observa que la qualité de gendre créait un lien de parenté plus étroit que celle de beau-frère, et pouvait lui assurer un ascendant durable sur l'empereur François, très accessible aux sentiments de famille [277]. Néanmoins, il ne se pressa point de relever et d'utiliser les avances de l'Autriche. Il trouvait, d'ailleurs, que les actes de cette puissance répondaient mal à ses paroles. À Vienne, la population, depuis qu'elle n'était plus contenue par nos troupes, donnait libre cours à ses sentiments d'animosité contre la France. Certains de nos blessés, laissés en arrière, avaient été indignement outragés: un Français venait d'être maltraité en plein théâtre. Les intrigues reprenaient leur cours, et déjà reparaissaient à Vienne de dangereux agitateurs, émigrés français ou russes, le comte Razoumovski entre autres, qui soufflaient la discorde et attisaient les haines [278]. Outré de ces faits, Napoléon s'en était plaint durement: il témoignait quelque froideur à Schwartzenberg; il ne lui accordait aucune des distinctions prodiguées à Kourakine, et il laissa arriver le jour fixé pour la consécration officielle du divorce sans qu'un seul mot eût été dit, sur l'éventualité d'un mariage, à l'ambassadeur d'Autriche.

[Note 277: ][ (retour) ] Id., 273.

[Note 278: ][ (retour) ] Corresp., 16052. Cf. Helfert, p. 77.

Le 15 décembre au soir, toute la famille des Napoléons, rois et reines, princes et princesses, et au premier rang la mère, Marie-Lætitia, prit séance aux Tuileries, dans le grand cabinet de l'Empereur, pour assister à la dissolution du mariage et sanctionner cette rupture par sa présence. On sait que Joséphine demanda elle-même la séparation, que la déclaration mise dans sa bouche était pleine de douleur et de noblesse, que jamais la raison d'État ne parla plus digne langage [279]. On sait aussi que l'Impératrice ne put aller jusqu'au bout de sa lecture, et que l'archichancelier dut achever pour elle, avant de dresser l'acte de divorce. Le lendemain 16, à onze heures du matin, le Sénat s'assemblait pour recevoir cet acte, appuyé solennellement par le prince Eugène, et le convertir en sénatus-consulte. Cette formalité accomplie, l'Empereur et l'Impératrice se sépareraient et quitteraient tous deux les Tuileries, Joséphine pour s'établir à la Malmaison, Napoléon pour aller à Trianon, où il comptait se mettre en retraite pendant quelques jours et passer les premiers instants de son court veuvage. Pour consommer son sacrifice, il n'attendait plus que la réception du vote sénatorial; ses préparatifs de départ étaient faits et ses équipages commandés [280].

[Note 279: ][ (retour) ] Voy. Welschinger, 38-48.

[Note 280: ][ (retour) ] Souvenirs du baron de Méneval, I, 341 et 342.