[Note 382: ] [ (retour) ] Corresp., 18541.

Après avoir jeté sur le papier ces virulentes paroles, Napoléon réfléchit. Un tel langage sentait la poudre: il risquait de dénoncer l'imminence des hostilités et de contrarier l'oeuvre d'ensommeillement à laquelle l'Empereur vouait tous ses soins, et l'on sait avec quelle incroyable intensité d'attention, lorsqu'il s'était proposé un but, il lui rapportait et lui sacrifiait tout. Il se ravisa donc et se retint, suspendit l'expression de sa colère: la note ne fut pas remise et resta en portefeuille. Le duc de Bassano, assiégé par Kourakine de visites et de questions, affecta d'abord de ne rien savoir quant au sort de Wustinger. Après quelques jours, prenant un air de confidence et de gravité, posant un doigt sur ses lèvres, il dit au prince en substance: Votre concierge n'est pas perdu; on a dû l'arrêter, parce qu'il se trouve impliqué dans un complot dirigé contre la sûreté de l'État et qu'il a été pris en flagrant délit. La justice est saisie et informe; ses opérations se poursuivent méthodiquement, silencieusement, avec la discrétion convenable; respectons ce mystère: aussitôt que j'aurai des renseignements sûrs, je ne manquerai pas à vous les communiquer [383].

[Note 383: ] [ (retour) ] Rapport de Kourakine à Roumiantsof, 6 mars, Archives des affaires étrangères, Russie, 154.

En entendant ces paroles, Kourakine faillit tomber de son haut. Épouvanté à l'idée d'avoir recélé chez lui un conspirateur, il n'osa insister et répondit par des considérations de philosophie domestique qui étaient presque des excuses [384]. Un peu plus tard, le duc de Bassano lui glissa en douceur que le nom de Tchernitchef se trouvait fâcheusement mêlé à l'affaire, que certaines charges avaient été relevées contre lui; le ministre français ajoutait qu'il n'admettait que difficilement chez un homme portant l'épaulette un tel oubli de ses devoirs: jusqu'à plus ample informé, il voulait croire à une erreur. Ainsi se gardait-on de livrer à Kourakine la vérité d'un seul coup et tout entière; on la lui versait goutte à goutte, avec d'infinis ménagements; on évitait au vieillard une émotion trop vive, un choc qui se répercuterait à Pétersbourg et pourrait avancer la rupture. Grâce à ces soins, les avertissements de l'ambassadeur ne viendraient pas troubler l'impression apaisante que devaient produire, s'ajoutant aux paroles lénitives de Lauriston, le message apporté par Tchernitchef et la lettre de l'Empereur.

[Note 384: ] [ (retour) ] «Je fis à ce sujet, écrivait-il dans le rapport précité, des réflexions que le ministre français trouva justes parce qu'il a aussi une maison nombreuse, c'est qu'il est bien difficile de pouvoir compter sur la fidélité de tous les gens dont on se sert et qui sont sans cesse autour de nous.»

III

Tandis que cette suprême adjuration s'élevait vers la Russie, les mouvements militaires commençaient à s'exécuter, et de toutes parts l'impulsion donnée opérait. Le 23 février, l'armée d'Italie prend son élan et monte à l'assaut des Alpes: elle s'engage au milieu des neiges où la hache des sapeurs a fait brèche, franchit les cols, et en neuf colonnes, neuf torrents, dévale du haut des monts. Junot conduit en personne par le Brenner la colonne du centre, la brigade Delzons, et entre à Inspruck au milieu de ces régiments de choix, «magnifiques et bien disposés [385]». Il presse en même temps la marche des autres colonnes, les fait passer rapidement sur la Bavière, force les étapes, abrège les haltes, et en quelques journées pousse ses avant-gardes jusqu'auprès de Ratisbonne.

[Note 385: ] [ (retour) ] Le duc d'Abrantès au major général, 3 mars. Archives nationales, AF, IV, 1642.

Cette descente en Allemagne devient le signal de l'universel ébranlement. Tout s'anime, tout se lève à la fois et marche. Au nord, l'armée de Davout, après s'être ramassée sur elle-même et pelotonnée, se jette sur l'Oder, avec le 1er corps de cavalerie; plus bas, les Wurtembergeois, commandés par leur prince royal, les Westphaliens, sous Jérôme, les Bavarois, sous Vandamme, quittent ensemble leur place et commencent à se mouvoir, en un fourmillement de peuples. Oudinot échelonne son corps sur les chemins qui de Münster conduisent à Magdebourg; Ney pousse le sien sur Erfurt et Leipsick, et dès cette mise en route, malgré l'entrain du départ, l'inégalité de valeur entre les éléments qui composent la Grande Armée se révèle, les disparates s'accusent. Ney s'enorgueillit dans un rapport de ses vieux bataillons: chez d'autres, il trouve que la présence de recrues trop nombreuses nuit à l'aspect d'ensemble. Oudinot signale des régiments alanguis et faibles, un régiment suisse qui compte trois cent quatre-vingt-trois malades, d'autres rongés de fièvre, et attribue ces maux à l'état d'atroce détresse dans lequel lui sont arrivés les conscrits réfractaires, amenés dans les rangs en prisonniers, la chaîne aux pieds. Dès qu'Oudinot et Ney ont pris leur direction, d'autres corps se mettent à leur suite et emboîtent le pas: le 2e de cavalerie, les divisions de cuirassiers faisant partie du 3e, commencent à dépasser le Rhin. Sur toute la ligne du fleuve, à Wesel, à Cologne, à Bonn, à Coblentz, à Mayence surtout, grand centre de ralliement, vaste entrepôt d'hommes et de matériel, l'affluence et la presse augmentent. Sur le pont de Castel, au devant de Mayence, c'est un défilé continuel de corps se poussant les uns les autres, un roulement ininterrompu de canons et de caissons. Après le déversement des premières masses sur la rive gauche, d'autres s'annoncent: déjà les colonnes de la Garde paraissent à l'horizon, la 1re division de la jeune Garde devant passer à Düsseldorf, la 2e à Mayence. Et soudain le grand quartier général, réuni à Mayence, s'ébranle à son tour et part; le 29 février, le prince de Neufchâtel a expédié l'ordre à tout ce qui le compose, «officiers de l'état-major général, officiers et troupes de l'artillerie et du génie, parc, train d'artillerie, train des équipages, administrations, inspecteurs et sous-inspecteurs aux revues, ordonnateurs et commissaires des guerres, payeur général, services administratifs, compagnie d'élite du quartier général, gendarmerie, compagnies d'ambulances, etc.», de se porter le 5 mars sur Fulda, en une seule colonne dont le général Guilleminot reçoit le commandement [386]. Sur d'autres points, les réserves d'artillerie, le grand parc avec ses soixante bouches à feu, entament à leur tour l'Allemagne. Derrière les différents corps en marche, ce sont des fractions de corps retardataires qui pressent le pas sur les chemins fatigués et s'efforcent de rejoindre, le 3e régiment portugais qui court après la division Legrand, un régiment illyrien et un régiment suisse errant à la recherche du duc d'Elchingen, un va-et-vient de détachements allant prendre et ramener des convois arriérés, trois cent trente voitures d'artillerie passant au grand trot, le service des estafettes qui s'organise et transmet journellement à l'Empereur les nouvelles de l'armée, des hôpitaux qui se forment et déjà regorgent de malades, des dépôts de remonte qui réquisitionnent les chevaux par milliers, des officiers courant la poste pour regagner leur troupe et faisant la nuit le coup de pistolet avec les maraudeurs et les brigands embusqués sur la route, et déjà des traînards, des isolés, par bandes grossissantes, se mêlant à la cohue des chariots et à l'enchevêtrement des convois. Autour des places, des maisons s'abattent, des faubourgs entiers s'écroulent, démolis par le génie pour démasquer les remparts et mieux assurer le tir des batteries, car Napoléon a tout prévu, même une retraite et une guerre défensive. Cependant, les corps de première ligne marchent maintenant en se serrant les coudes, et l'immense bande va son train, s'augmentant de tout ce qu'elle rencontre devant elle, englobant au passage les contingents allemands. Les Wurtembergeois se placent sous les ordres de Ney; les Westphaliens s'intercalent entre le 2e et le 3e corps; les Bavarois prennent rang à la gauche de l'armée d'Italie; les Saxons, postés autour de Dresde sous le commandement de Reynier, iront à leur tour au flot qui passe. Et ce concours d'armées s'écoule par toutes les routes, déborde sur les campagnes, envahit les villes, les villages, les foyers, effare et désole les populations, fait retentir depuis le littoral hanséatique jusqu'à la Bohême la rumeur d'une mer montante et emplit l'Allemagne antérieure tout entière [387].

[Note 386: ] [ (retour) ] Archives nationales, AF, IV, 1642.