[Note 468: ] [ (retour) ] Rapport de Suchtelen, 30 mars 1812. Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, XXI, 433.
[Note 469: ] [ (retour) ] Rapport de Suchtelen du 30 mars, volume cité, 434.
Celui qu'il s'efforçait encore plus de monter et d'exaspérer, c'était Alexandre lui-même. Il ne le trouvait jamais assez ardent contre Napoléon, cherchait à l'enflammer davantage, ne laissait s'écouler aucun jour sans attiser le feu. Suchtelen était toujours à Stockholm, parfaitement traité. Le prince se laissait voir, aborder par lui à toute heure, sauf les jours «où il faisait ses dévotions [470]». Le soir, Suchtelen était admis au cercle intime qui se tenait chez la Reine. L'aspect de la réunion était simple et presque patriarcal. Autour d'une table ronde, la Reine et quelques dames travaillaient. Le Russe avait sa place marquée entre le Roi et la Reine, qui l'entretenaient avec bonté: au bout de quelque temps, le prince arrivait, et la conversation prenait un tour plus vif. Avec sa belle faconde, Bernadotte parlait de Napoléon, arrangeant à sa façon ses souvenirs personnels et les venimeux commérages qui lui arrivaient de Paris: point de fables qu'il n'imaginât pour peindre «l'homme» dans sa perfidie, sa noirceur, son extravagance. Il en faisait un furieux, un malade, parfois un assassin. À l'entendre, des stylets s'aiguisaient dans l'ombre contre l'empereur Alexandre et contre lui-même: il prétendait savoir qu'on s'était adressé «à la secte des Illuminés à Paris pour qu'ils travaillassent leurs confrères en Russie, aussi bien qu'en Suède, afin que les deux coups fussent portés en même temps [471]»; que le projet avait été dénoncé par un membre de la secte, saisi d'horreur. Et il faisait supplier l'empereur Alexandre de veiller à la conservation de sa précieuse existence. Quant à lui, il était «bien au-dessus de la peur: il mourrait content pourvu qu'il eût payé sa dette à la Suède et contribué de sa part à sauver le Nord: il consentait à être frappé de la dernière balle qui partirait de l'armée de Napoléon dans sa retraite pour repasser le Rhin».
[Note 470: ] [ (retour) ] Id., 435.
[Note 471: ] [ (retour) ] Dépêche de Suchtelen, 10 avril, volume cité, 435.
Peu après, mêlant de colossales inventions à quelques bribes de vérité, il prêtait à Napoléon des projets dont l'insanité devait encourager ses ennemis: «L'autre jour, disait-il à Suchtelen, je vous ai parlé de ses projets sur Constantinople et l'Égypte. On m'en dit bien d'autres aujourd'hui. On m'écrit qu'il compte finir en deux mois avec la Russie, qu'ensuite il va sur Constantinople, où il parle de transférer son siège, pour de là gouverner la Russie et l'Autriche, comme tout le reste. Ensuite il veut attaquer la Perse, s'établir à Ispahan, où il n'aura pas affaire à des gens qui raisonnent, et en trois ans au plus, enfin, marcher sur Delhy et attaquer les Anglais dans l'Inde. Voilà ce qu'on m'écrit, et il n'y a aucune extravagance de sa part à laquelle je ne puisse croire [472].» Plus pratiquement, il fournissait de temps à autre sur le caractère de Napoléon, sur les particularités de son tempérament, sur les moyens de le combattre et de le déconcerter, des notions utiles, résultat d'une observation sagace [473]: il montrait aussi le fort et le faible de nos armées, signalait, avec leurs terribles élans, leur impressionnabilité, leurs découragements soudains: il suppliait de «se battre en ligne le moins possible», d'affamer et d'exténuer nos troupes, de les énerver par des surprises, des embuscades, des escarmouches, de prendre les officiers, lorsque l'on réussirait à cerner quelque détachement, et de massacrer les hommes, et par des conseils proprement infâmes ce Français d'hier recommandait de ne point faire quartier aux soldats de France [474].
[Note 472: ] [ (retour) ] Dépêche de Suchtelen, 10 avril, volume cité, 444-445.
[Note 473: ] [ (retour) ] Il disait, en parlant de l'Empereur, «qu'il n'y avait qu'un seul cas où l'on pourrait le trouver en défaut, c'est quand il était bien battu; qu'alors il perdait la tête, et que, si on savait en profiter, il serait capable de tout abandonner ou de se faire tuer; mais qu'il fallait bien saisir le moment, puisqu'une fois revenu à lui, il retrouve des ressources où personne ne les soupçonnerait.» Vol. cité, 438. C'était annoncer à l'avance, avec une remarquable perspicacité, les défaillances de Napoléon en 1812 et 1813, les abattements subits de ce grand nerveux et ses dépressions d'âme: c'était aussi prophétiser la merveilleuse campagne de 1814.
[Note 474: ] [ (retour) ] Solovief, 227.
Malgré tant d'efforts pour porter Alexandre au paroxysme de l'exaltation, pour fortifier sa confiance, nos ennemis ne s'estimeraient absolument sûrs de lui qu'après le premier coup de canon, lorsque le carnage aurait repris. Loewenhielm exprimait cette idée avec un cynisme féroce: «On ne peut être sûr, disait-il, de la marche non interrompue des choses que du jour où le sang aura derechef commencé à couler [475].» C'est pourquoi, d'accord avec Bernadotte et d'après ses instructions, il poussait Alexandre à brusquer les hostilités, à ne pas attendre que les Français eussent touché la frontière russe, à les devancer dans la Prusse orientale et la Pologne.