La cour d'assises de la Seine s'était assemblée le 13 avril pour statuer dans l'affaire de haute trahison: elle lui consacra trois audiences. Quatre inculpés seulement comparurent devant elle: Michel, Saget, Salmon et Mosès, dit Mirabeau: les autres employés arrêtés avaient bénéficié d'une ordonnance de non-lieu, faute de charges suffisantes. Quant à Wustinger, bien qu'il eût été le lien de toute l'intrigue, on avait pensé que sa qualité d'étranger et ses attaches avec l'ambassade russe ne permettaient point de le faire passer en jugement; toutefois, comme ses déclarations étaient indispensables pour éclairer la justice et qu'il n'offrait point des garanties suffisantes de comparution, on l'avait retenu en prison jusqu'au jour de l'audience; c'est en état d'arrestation qu'il allait déposer à titre de «témoin nécessaire». Au banc de la défense figuraient diverses illustrations du barreau. Le procureur général Legoux occupait en personne le siège du ministère public, assisté de deux avocats généraux.

Après lecture de l'acte d'accusation, le procureur général prit le premier la parole: la procédure des assises l'y autorisait alors. Dans un exposé préliminaire, il mit en relief les principaux faits de la cause. Son discours offre un exemple du genre emphatique et redondant qui fleurissait en ces années; l'époque des grandes actions était aussi celle des grandes phrases. M. Legoux rendit hommage au libéralisme de l'Empereur, qui eût pu soustraire les accusés à leurs juges naturels, en invoquant l'intérêt supérieur de la défense nationale, et qui n'avait point usé de cette faculté. Faisant l'historique de la trahison, il ne manqua pas d'en dramatiser les débuts. Le premier corrupteur d'employés, le chargé d'affaires d'Oubril, fut représenté sous les traits d'un démon tentateur, errant à travers Paris et cherchant sur qui exercer son activité malfaisante. Un hasard met Michel en sa présence: «Un jour, ils se rencontrent sur le boulevard, et M. d'Oubril remarque un papier que Michel tenait à la main. L'agent de la Russie paraît frappé de la beauté de l'écriture; lui-même avait quelque chose à faire copier; il en charge Michel, et, quoique ce travail soit peu considérable et son objet insignifiant, le copiste en est récompensé magnifiquement et au delà de toute attente--par un billet de mille francs [485]! «Alléché par cette générosité qui eût dû lui sembler suspecte, Michel prête l'oreille à des suggestions captieuses et se laisse dire qu'il est en position de rendre quelques services: premier crime, impardonnable crime chez un fonctionnaire que d'écouter ce langage! Michel met ainsi le pied dans la voie scélérate et se condamne désormais à y persévérer, à y marcher sans relâche, à la parcourir jusqu'au bout. Ces services qu'on lui demande, il ne tarde pas à les rendre; il les renouvelle, il les multiplie, il les accumule, et voici les divers agents de la Russie se repassant l'un à l'autre ce vil instrument, l'employant tour à tour, et chacun d'eux, avant de quitter Paris, léguant Michel à son successeur comme un précieux dépôt.

[Note 485: ] [ (retour) ]: Les extraits cités du discours sont empruntés au compte rendu officiel du procès, publié dans les journaux et ensuite sous forme d'opuscule séparé.

Moins fort en histoire qu'en jurisprudence, le procureur s'embrouille dans ce va-et-vient compliqué d'ambassadeurs et de chargés d'affaires, confond les noms et les dates, mais recouvre quelques inexactitudes matérielles sous des flots d'éloquence. Il a des métaphores audacieuses et des indignations fleuries, des antithèses et des cliquetis de mots à la Fontanes. À travers le déroulement de ses périodes, on voit «le corrompu se faisant corrupteur», Michel débauchant ses collègues et organisant le trafic des consciences; on le voit s'élevant peu à peu jusqu'au comble de l'impudence, osant porter un regard sacrilège sur le livret mystérieux et magique qui donne à l'Empereur le don d'ubiquité et «le transporte, pour ainsi dire, au milieu de ses camps». Derrière l'employé séduit, Tchernitchef apparaît constamment; c'est lui qui a inspiré et commandé cette longue série d'infidélités; le solennel magistrat se plaît à lancer de mordantes épigrammes contre «l'homme de cour», qui n'a pas craint de se souiller à d'ignobles contacts; il l'appelle «le plus indiscret comme le plus entreprenant des diplomates», et toujours, par habitude de métier, en même temps qu'il désigne Michel et ses coaccusés à la vindicte des lois, il met aussi la Russie en cause et semble requérir contre elle.

Il fait allusion aux «puissances jalouses», qui s'efforcent d'entraver dans l'ombre l'essor du génie et «d'intercepter les destinées du monde». Vaines tentatives, machinations impuissantes! La Providence veille visiblement sur l'Empereur et ses braves soldats: c'est elle qui a permis que «la trahison finît par se trahir elle-même», par se livrer avec une inconcevable témérité, et le billet de Michel étourdiment oublié par Tchernitchef est communiqué soudain à l'auditoire, lu dans son entier, et fait surgir aux yeux l'infamie toute nue. Enfin, dans une péroraison chaleureuse, l'organe du ministère public exhorte les jurés, si la suite du procès les met en présence de faits indubitables et prouvés, à faire leur devoir, tout leur devoir, car leur verdict retentira à travers l'Europe et vengera la France d'indignes manoeuvres.

Foudroyés par cette éloquence, les prévenus répondirent d'une voix accablée à l'interrogatoire du président. Les témoins défilèrent ensuite; Wustinger vint le premier, et, comme il gardait rancune à Michel pour l'avoir attiré dans un guet-apens, il le chargea de son mieux. Au reste, le misérable commis était abandonné de tout le monde; son sort ne semblait pas faire question. Lorsque le procureur général eut à requérir l'application des lois, lorsqu'il répondit aux plaidoiries des avocats, il prit tout au plus la peine de réclamer contre Michel le châtiment suprême; préjugeant son supplice, il n'offrait à son repentir que des consolations d'outre-tombe.

Au contraire, le sort des autres accusés fut vivement disputé à la prévention par la défense. Les débats n'établirent pas péremptoirement qu'il y eût eu chez Saget, Salmon et Mosès trahison consciente, qu'ils eussent connu l'usage parricide que Michel faisait des documents remis par eux entre ses mains. En conséquence, à la suite d'un verdict pleinement affirmatif contre Michel, affirmatif contre Saget seulement sur le fait d'avoir, à prix d'argent, accompli «des actes de son emploi non licites et non sujets à salaire [486]», Michel fut condamné à mort, avec confiscation de ses biens: la peine encore subsistante de l'exposition et du carcan fut prononcée contre Saget, avec adjonction d'une amende: Salmon et Mosès furent acquittés.

[Note 486: ] [ (retour) ] Art. 177 du code pénal.

L'issue de ce triste procès, qui fit sensation dans tous les milieux parisiens, acheva d'irriter le prince Kourakine, déjà profondément offusqué par les termes de l'accusation et la tournure donnée aux débats. À mesure qu'il avait lu dans les journaux le compte rendu des audiences, la colère et l'indignation s'étaient peintes sur ses traits, habituellement débonnaires et placides. À la fin, après avoir pris connaissance du verdict et de l'arrêt, récapitulant toutes les particularités de «l'odieuse affaire [487]», il arriva à une conclusion propre à le révolter. Le parquet avait poursuivi Michel et la cour l'avait condamné pour avoir procuré à un État étranger, l'empire de Russie, «les moyens d'entreprendre la guerre contre la France»: c'était reconnaître et proclamer implicitement que la Russie avait cherché ses moyens, qu'elle avait nourri des plans d'agression; l'ambassadeur de cette puissance, commis au soin de veiller sur l'honneur et la réputation de son pays, laisserait-il passer de telles assertions? Kourakine estima qu'«un devoir sacré» l'obligeait à soulever un incident diplomatique et à lancer une note de protestation; il la fit autant qu'il put solide et véhémente [488]. L'imputation calomnieuse ayant été publique, il jugeait que le démenti devait l'être et demandait à faire passer dans les journaux une note rectificative. Naturellement, cette satisfaction lui fut refusée, et le prince demeura fort embarrassé de sa personne et de son rôle, partagé entre le désir de soutenir sa dignité et la crainte de provoquer une irréparable scission, se demandant s'il n'aurait point prochainement à quitter Paris, s'effrayant fort à l'idée d'un voyage pénible et d'un rapatriement difficile, réunissant néanmoins des moyens de transport, songeant déjà à faire filer en Allemagne une partie de son personnel, préparant le déménagement de sa maison, en attendant qu'il opérât celui de sa volumineuse personne.

[Note 487: ] [ (retour) ] Lettre particulière du 23 avril, volume cité, 362.