L'envoi de Narbonne ne faisait pas cesser tous les embarras que nous avait causés la Russie en se déclarant à l'improviste. Aussi bien, tandis que le général volerait à Wilna, que dire à Kourakine, qui restait en face de nous, son ultimatum à la main, et réclamait à tout instant une réponse? Assurément, si la mission de Narbonne réussissait, il était à présumer que le gouvernement russe tempérerait le zèle de son représentant et lui recommanderait moins d'insistance; mais, jusqu'à l'arrivée de ces instructions modératrices, comment faire prendre patience à l'obstiné questionneur? L'Empereur et son ministre se résolurent à un système d'ajournements et de faux-fuyants: faisant fond sur la faiblesse de Kourakine, sur le caractère de cet inoffensif personnage, ils jugèrent possible d'abuser impunément de sa candeur, de le traîner de jour en jour, d'heure en heure, sous les plus invraisemblables prétextes, et aussitôt allait commencer pour l'infortuné vieillard une longue série de mystifications.
Dans ses entretiens avec lui, le duc de Bassano ne se plaçait plus sur le terrain d'une résistance absolue à l'article premier de l'ultimatum. L'Empereur lui-même avait déclaré qu'il ne se refusait pas en principe à évacuer la Prusse, pourvu que la demande lui en fût faite sous une forme compatible avec sa dignité, respectueuse de son honneur, pourvu que le retrait de ses troupes lui fût présenté comme l'un des termes et non comme la condition préalable de l'arrangement. Kourakine, toujours intraitable sur le fond, se prêta à chercher un tempérament dans la rédaction. Voici ce qu'il imagina: on signerait tout de suite une convention préliminaire, qui servirait de base à une entente ultérieure et définitive. Par le premier article de cette convention, l'empereur des Français s'engagerait dès à présent et de la façon la plus formelle à évacuer la Prusse, à réduire la garnison de Dantzick; par les articles subséquents, la Russie s'obligerait à négocier ultérieurement sur les autres objets en litige. Ainsi, dans le dispositif matériel de l'arrangement, se trouverait établie, entre les concessions faites de part et d'autre, une sorte de corrélation apparente et de balancement, propre à en atténuer la disparité réelle. Le duc de Bassano parut agréer cette idée et pria Kourakine de préparer à tête reposée une série d'articles.
Croyant tenir la solution pacifique à laquelle il aspirait de toute son âme, Kourakine se mit aussitôt à l'oeuvre, prit la plume et rédigea de son plus beau style un projet de convention. À son grand étonnement, un jour, puis deux, puis trois s'écoulèrent, sans qu'il eût à faire usage de son chef-d'oeuvre. Lorsqu'il se rendait chez le ministre, celui-ci était invariablement absent: on eût dit qu'il avait oublié la grande affaire et l'existence de l'ambassadeur. Kourakine se préparait à lui rafraîchir la mémoire par une communication pressante, quand le 2 mai au matin, se promenant dans son jardin et humant l'air frais des premières heures, il vit se présenter à lui un employé du ministère, venu pour lui exprimer tout le plaisir que Son Excellence éprouverait à le voir. Réconforté par cet appel, le prince s'y rendit sur-le-champ: il accourut tel qu'il était, «en bottes et en surtout, sans être coiffé», sans prendre le temps de passer son uniforme constellé d'ordres et d'insignes, ce qui dénotait chez lui une précipitation tout à fait contraire à ses habitudes et une curiosité haletante.
Le duc l'accueillit de la manière la plus affable. Il avait désiré le voir, disait-il, afin de lui communiquer d'excellentes nouvelles, reçues la veille de Pétersbourg, et il commença à lui lire la dépêche par laquelle Lauriston rendait compte de ses entretiens avec le Tsar, avant le départ pour Wilna. Afin de mieux prouver que rien ne pressait et que l'on était encore fort loin d'une rupture, M. de Bassano citait les paroles du monarque russe, toutes de douceur et de conciliation, et il se servait de cette monnaie libéralement dispensée par Alexandre à nos agents pour payer lui-même l'ambassadeur de ce prince: ce qui est particulièrement digne d'attention,--fit-il observer,--c'est que l'Empereur n'a pas dit à notre représentant un seul mot concernant l'évacuation de la Prusse.--Quoi d'étonnant à cela, reprit Kourakine, puisque mon maître a fait de moi l'intermédiaire unique et le canal de cette négociation décisive? Et il attendait avec impatience l'instant où le débat allait se rouvrir, où son projet de traité, qu'il portait toujours dans sa poche, pourrait paraître au jour et s'exhiber. À son vif déplaisir, le duc termina l'entretien sans avoir fait aucune allusion à cette pièce.
Trois jours passèrent encore; il n'était plus question du traité, et Kourakine, ébranlé dans son optimisme, moins crédule qu'on ne l'avait supposé, se sentait envahi d'un trouble croissant: il en venait à concevoir les doutes les plus forts sur la sincérité du gouvernement français, d'autant plus qu'il craignait maintenant que l'Empereur, en partant pour l'armée, ne se dérobât à toute reprise de discussion.
Renonçant à la course précipitée que ne lui semblaient plus commander les dispositions de la Russie, Napoléon avait repris son projet d'acheminement graduel vers le Nord, par l'Allemagne, par Dresde, où il conduirait Marie-Louise à ses parents et convoquerait l'assemblée des souverains. Le temps que lui prendraient ces opérations, sa volonté d'arriver sur la Vistule et d'ouvrir la campagne en juin, ne lui permettaient guère de prolonger son séjour à Paris au delà du commencement de mai. Une seule considération le retenait encore: il ne voulait pas sortir de sa capitale le premier et attendait, pour partir, d'avoir appris que l'empereur Alexandre s'était rendu à Wilna et avait pris position à proximité de la frontière. En prévision de cette nouvelle, on procédait, au château de Saint-Cloud, aux préparatifs du grand déplacement, et ces dispositions, malgré le secret ordonné, commençaient à retentir au dehors.
À mesure que le bruit du départ prend plus de consistance, Kourakine s'émeut davantage, sent mieux le besoin d'arracher une réponse. Le 6 mai au matin, n'y pouvant plus tenir, il se rend à l'hôtel des relations extérieures, rue du Bac, et n'est point reçu: il revient à quatre heures et demie, promène péniblement à travers les escaliers et les antichambres sa lourde impotence, force enfin la porte du ministre et le saisit.
De nouveau, il se vit opposer une bonne grâce évasive: le duc lui avoua qu'il était encore sans ordres de l'Empereur, sans pouvoirs pour achever la négociation: mais, disait-il, pourquoi s'affecter si fort de ce retard, pourquoi tant d'alarmes?
«Rien ne presse, ajoutait-il sur un ton de nonchalance, nous avons le temps et tous les moyens de nous entendre.» Doucement, il plaisantait l'ambassadeur sur son manque de sang-froid et tâchait de le tranquilliser. Embarrassé par ce flux de molles et caressantes paroles, Kourakine éprouvait de grandes difficultés à placer les véhémentes objurgations qu'il avait préparées: comment se fâcher avec un homme aussi poli? Il finit pourtant par exprimer, avec toute la force dont il était capable, l'étonnement profond où le jetait la quiétude du ministre: celui-ci ignorait-il l'extrême péril de la situation? Les troupes françaises continuaient d'avancer, les armées allaient se trouver en présence, et de ce contact naîtrait indubitablement la guerre, à moins qu'on n'y mît obstacle par un accord urgent. Erreur que tout cela, reprenait le duc avec une inaltérable sérénité: «nos troupes sont encore sur la Vistule, les vôtres n'ont pas dépassé leurs frontières.--Mais l'Empereur va partir.--Il est possible que le départ de l'Empereur ait lieu bientôt: mais l'époque n'en est pas encore fixée.»
Kourakine releva avec terreur l'aveu du ministre: «Quand l'Empereur sera parti et que vous aurez également quitté Paris à sa suite, que les communications seront interrompues entre vous et moi, quel sera donc mon destin à Paris, et à quel avenir dois-je m'attendre?» Et l'angoisse se peignait sur ses traits.--«Vous êtes toujours dans vos inquiétudes, reprit le duc de Bassano. Rien n'est encore décidé. L'Empereur votre maître est à Pétersbourg, et ses troupes sont derrière les frontières. L'Empereur Napoléon est à Paris, et ses armées n'ont pas passé la Vistule. Il y a du temps et l'on pourra s'arranger.--Mais voilà plus d'une semaine que vous attendez les ordres de l'Empereur. Je ne puis rester dans une pareille incertitude sur vos réponses. Mettez-vous à ma place. Considérez les responsabilités majeures où je me trouve envers l'Empereur mon maître, envers ma patrie, envers le public éclairé et impartial de tous les pays, qui juge les événements politiques et la conduite de ceux qui y contribuent. Je ne puis me contenter de semblables délais, et surtout lorsque nous avons à prévenir une guerre tellement imminente. Quand verrez-vous donc l'Empereur?