[Note 496: ] [ (retour) ] Note du 6 mai, archives des affaires étrangères, Russie, 154.
De plus, par la faute du gouvernement français, il éprouvait maintenant des difficultés à remplir les devoirs les plus positifs de sa charge. On retardait ses courriers, c'est-à-dire l'expédition de ses rapports: il y avait, à n'en pas douter, un parti pris de l'isoler, de le mettre en état de blocus, afin qu'il ne pût signaler à son gouvernement la situation réelle et le manège perfide de la France. Enfin, chez toutes les personnes tenant à la cour, chez les ministres des puissances alliées à l'Empereur, il remarquait des allures plus qu'équivoques, une disposition à se cacher de lui, à lui faire mystère de tout. Le 30 avril, à Saint-Cloud, il s'était rencontré à la table du duc de Frioul avec le prince de Schwartzenberg: en cette occasion, l'ambassadeur d'Autriche avait paru lui témoigner une ouverture de coeur qu'expliquait leur longue intimité; il n'avait jamais été plus prévenant, plus affectueux, et voici qu'au lendemain de ces effusions Kourakine apprenait le subit départ de Schwartzenberg, allant prendre le commandement du corps destiné à opérer contre la Russie. Tout le monde s'accordait donc à le duper, à le berner: c'était un mot d'ordre donné que de se faire un jouet de lui et de le tromper indignement. Alors, sous l'impression de ces trop légitimes griefs, sous le coup de multiples et cuisantes blessures, l'amour-propre exaspéré du pauvre homme se révolta, en même temps qu'un sentiment plus haut, la passion de venger son maître outragé en sa personne, envahissait son âme. La colère des faibles est souvent aveugle en ses mouvements et déconcertante par ses effets: celle de Kourakine le porta à un belliqueux coup de tête. Brusquement, le pusillanime vieillard se transforme en un foudre de guerre. Jusqu'alors, l'idée seule d'une rupture avec Napoléon le faisait trembler de tous ses membres: maintenant, c'est lui qui va la précipiter et pousser les choses à l'extrême.
Le 7 mai, avant d'avoir revu le duc de Bassano, à la veille de la conférence promise, il lance une note enflammée: il y fait connaître que tout ajournement nouveau le mettra dans l'obligation de quitter Paris: en vue de cette éventualité, il réclame dès à présent ses passeports [497]. De sa propre initiative, il se résout à la démarche la plus grave dont un ambassadeur puisse assumer la responsabilité, à celle qui précède immédiatement et annonce le recours aux armes. Par un affolement subit et trop explicable, l'adversaire convaincu de la guerre se trouvait amené à la déclarer.
[Note 497: ] [ (retour) ] Archives des affaires étrangères, Russie, 154.
Cette bombe éclatant à l'improviste avait de quoi troubler à l'égal les gouvernements français et russe dans leurs secrets calculs. La tactique d'Alexandre tendait à provoquer la guerre, sans la déclarer, et à faire prononcer par son adversaire l'irréparable signal. La démarche inopinée de Kourakine, dont le public comprendrait mal les motifs, risquait d'intervertir les rôles: elle ne pouvait que compromettre et mécontenter le Tsar. D'autre part, elle attaquait et mettait en péril tout le système de temporisation imaginé par l'empereur des Français. Si Napoléon avait rusé avec Kourakine au lieu de repousser franchement son ultimatum, c'était à seule fin de retarder l'instant où les prétentions apparaîtraient inconciliables et le conflit patent. Par malheur, en ménageant trop peu la dignité et la patience de Kourakine, en le soumettant à un régime vraiment intolérable, on s'était précipité dans l'inconvénient que l'on voulait éviter; tendue à l'excès, la corde avait cassé: on s'était attiré un acte qui consommait et signalait la rupture. Si Kourakine quittait Paris, l'empereur Alexandre aurait toutes raisons pour éconduire lui-même Narbonne, s'estimer en état de guerre, pousser ses troupes en avant et les jeter sur le pays compris entre le Niémen et la Vistule.
Le seul moyen pour Napoléon d'obvier à ce danger était d'apaiser Kourakine, de l'amadouer, de lui faire rétracter sa demande de passeports. Quelque indispensable que fût ce travail, l'Empereur n'y pouvait procéder en personne. Il venait enfin d'apprendre qu'Alexandre avait quitté Pétersbourg pour Wilna, et cette résolution commandait la sienne. Il se décida à partir, en laissant derrière lui son ministre des relations extérieures pour faire entendre raison à Kourakine et l'amener à résipiscence.
Le 5 mai, il s'était montré à l'Opéra, avec l'Impératrice; c'étaient ses adieux aux Parisiens, qui ne devaient plus le revoir triomphant et heureux. Le 9, de grand matin, le départ se fit de Saint-Cloud: dans la journée, des centaines, des milliers d'équipages sortirent bruyamment de Paris, s'empressant à la suite de Leurs Majestés et couvrant les routes. Pendant plusieurs jours, entre Paris et la frontière, la circulation est interrompue; tous les moyens ordinaires de transport sont monopolisés, tous les chevaux de poste réquisitionnés, un grand fracas met les populations en émoi: c'est l'Empereur qui passe, magnifiquement escorté. Mais il tient encore à faire croire qu'il entreprend un voyage de pur apparat et de convenance, doublé d'une tournée militaire. Le 10 mai, le Moniteur publiait la note suivante, sous la date de la veille: «L'Empereur est parti aujourd'hui pour aller faire l'inspection de la Grande Armée, réunie sur la Vistule. Sa Majesté l'Impératrice accompagnera Sa Majesté jusqu'à Dresde, où elle espère jouir du bonheur de voir son auguste famille.» Napoléon partait officiellement pour Dresde, pour Varsovie, et subrepticement pour Moscou.
L'entretien convenu entre Maret et Kourakine eut lieu peu d'heures après ce départ, dans la journée du 9. L'ambassadeur se présenta au rendez-vous affermi dans ses résolutions, fort de sa conscience en repos, mais le coeur navré de ce que le soin de sa dignité l'avait obligé à faire. En apercevant le duc: «Vous voyez, dit-il, à quoi vous m'avez réduit.» Et il rappela sa demande de passeports.--«Mais comment, interrompit le ministre, avez-vous pu prendre une résolution aussi précipitée, une résolution qui entraîne sur vous la responsabilité de la guerre? Avez-vous eu pour cela des ordres de l'Empereur votre maître?--Non, je n'ai pu les avoir. L'Empereur mon maître ne pouvait prévoir ni supposer tout ce qui m'est arrivé et ces retards de plus de quinze jours que vous avez laissés s'écouler sans répondre aux communications dont j'étais chargé.» Alors, en termes tour à tour affectueux et sévères, le duc essaya de le raisonner, de le sermonner, de lui faire comprendre la redoutable portée de son acte. La guerre était possible, disait-il, mais non certaine; il le savait mieux que personne, comme ministre et confident de l'Empereur, et c'était au moment où l'on pouvait conserver les plus sérieuses espérances de paix que l'ambassadeur de Russie prenait sur lui de les anéantir d'un trait de plume. Avait-il donc songé, cet ambassadeur si bien intentionné jusqu'alors, au poids dont il allait charger sa conscience, aux reproches que seraient en droit de lui adresser son souverain, son pays, l'Europe, l'humanité? Ces réflexions, Kourakine se les était faites et avait passé outre; néanmoins, à l'aspect des effrayantes perspectives que son interlocuteur déployait à ses yeux, le sentiment de sa responsabilité l'étreignit davantage et l'accabla. Ce surcroît d'épreuve excédait ses forces: sa face s'empourpra, des sanglots lui montèrent à la gorge, et il fondit en larmes [498].
[Note 498: ] [ (retour) ] Lettre du duc de Bassano à l'Empereur, en date du 10 mai. Archives des affaires étrangères, Russie, 154.
Le duc, témoin impassible de cette explosion, se préparait à en profiter, lorsque Kourakine, par un suprême effort de volonté, se roidit contre son émotion et se ressaisit. Il refusa de retirer sa demande de passeports à moins que la France ne rompît un injurieux silence. Récapitulant ses griefs, énumérant ses sujets de plainte, il serrait le duc entre les deux termes de cette alternative: répondre à ses notes ou le laisser partir.