I
Pour aller à Dresde, l'Empereur et l'Impératrice prirent par Châlons et Metz, franchirent le Rhin à Mayence, puis, se détournant légèrement vers le sud, passèrent à proximité du Wurtemberg et de la Bavière. Sur tout leur parcours, l'Allemagne avait échelonné des princes, courbés dans une attitude d'adoration. On trouva à Mayence ceux d'Anhalt et de Hesse-Darmstadt; à Wurtzbourg, le roi de Wurtemberg et le grand-duc de Bade obtinrent quelques instants d'entretien; à Bamberg, pendant qu'on relayait, les ducs Guillaume et Pie de Bavière présentèrent leurs hommages. Napoléon voyageait avec le faste et l'appareil d'un potentat d'Asie; des populations entières avaient été réquisitionnées pour aplanir devant lui et réparer la route; pendant la nuit, de grands bûchers, dressés de place en place, s'allumaient à mesure qu'avançaient les voitures impériales et répandaient sur leur passage une clarté d'incendie.
Comme la longueur des étapes se réglait d'après les convenances et la santé de l'Impératrice, le jour de l'arrivée à Dresde n'avait pu être rigoureusement fixé. Cette incertitude troublait fort le roi et la reine de Saxe, qui craignaient d'être surpris par leur visiteur et de ne pouvoir à temps se porter à sa rencontre. Le 15 mai, ils prirent le parti de s'établir dans la petite ville de Freyberg, située à huit lieues en avant de Dresde [500] . Le soir venu, le Roi ne voulait point se coucher; pour le décider à prendre un peu de repos, il fallut que son ministre des affaires étrangères, le baron de Senft, passât la nuit sur une haise à l'entrée de son appartement, prêt à l'avertir au premier signal [501] . Pourtant, la nuit, puis la matinée du lendemain, s'écoulèrent sans alerte; dans l'après-midi seulement, les équipages impériaux furent annoncés et presque aussitôt arrivèrent. Après de rapides effusions, les deux cours se confondirent; Français et Saxons se répartirent côte à côte dans les mêmes voitures, la course fut reprise, et l'entrée à Dresde se fit le soir même, aux flambeaux, au son de toutes les cloches, au bruit des salves d'artillerie dont les montagnes d'alentour se renvoyaient les échos en interminables roulements.
[Note 500: ] [ (retour) ] Serra, ministre de France à Dresde, à Maret, 15 mai 1812.
[Note 501: ] [ (retour) ] Mémoires du comte de Senft-Pilsach, ministre des affaires étrangères de Saxe, p. 106.
L'Empereur fut conduit au château royal, à la Résidence, comme disent les Allemands: là, tous les princes de la famille de Saxe se trouvèrent réunis pour lui souhaiter la bienvenue. Sur l'escalier d'honneur, des gardes suisses faisaient la haie, armés de hallebardes, portant le tricorne à plume blanche et la perruque à trois marteaux, tout habillés de taffetas jaune et violet. Cette tenue plus galante que martiale fit sourire nos jeunes officiers, qui trouvèrent aux gardes de Sa Majesté Saxonne un air de «scaramouches [502]». À travers ce décor, l'Empereur fut conduit aux appartements qui lui avaient été réservés, les plus beaux, les plus vastes du palais, ceux qu'avait naguère habités et embellis Auguste II, l'électeur-roi de fastueuse mémoire.
[Note 502: ] [ (retour) ] Journal du maréchal de Castellane, I, 92.
Le lendemain, on chanta un Te Deum solennel pour remercier le ciel de sa venue: il y eut présentation de la cour et du corps diplomatique. Le ministre de Russie, M. de Kanikof, parut avec ses collègues: comme l'Empereur l'accueillit bien et affecta même de le distinguer, quelques assistants y virent un symptôme de paix; d'autres, plus avisés, dirent que le conquérant, tout en se préparant à l'attaque, rentrait encore ses griffes et «faisait patte de velours [503]».
[Note 503: ] [ (retour) ] Sur le détail des journées à Dresde, nous avons pu consulter le Journal inédit du grand maître de la cour de Saxe, que M. Frédéric Masson a bien voulu nous communiquer.
Dans la même journée, l'Empereur revit ses hôtes saxons et put les observer de plus près. Il retrouva le Roi tel qu'il l'avait connu à Dresde en 1807, à Paris en 1809, c'est-à-dire parfaitement docile, plein de prévenances, et leur intimité sembla tout de suite reprendre et se fortifier. À vrai dire, il eût été difficile de découvrir la moindre affinité de caractère entre le violent empereur et le monarque pacifique qui le recevait à Dresde. Paternel et digne, bienveillant sans familiarité, Frédéric-Auguste s'était concilié à la fois le respect et l'affection de ses peuples; n'ambitionnant point d'autre gloire, il se fût contenté de régner en paix sur des sujets faciles à gouverner. Il se déchargeait volontiers du poids des affaires sur un favori doux et âgé comme lui, le comte Marcolini; son bonheur eût été de se livrer sans contrainte aux exercices d'une dévotion minutieuse, entremêlés de quelques distractions idylliques et champêtres [504]. Mais il avait compris que la sécurité et l'avenir de son État étaient au prix d'un accord étroit avec le dominateur de l'Allemagne; il l'avait donc choisi pour inspirateur et pour guide, et, sans l'interroger, sans chercher à pénétrer ses projets, suivait en tout ses impulsions avec une déférence discrète.