Qu'on suppose maintenant la seconde hypothèse, qu'on en suive le développement. La volte-face des Varsoviens permet à l'empereur russe d'agir et de prendre les devants sur son adversaire. Après avoir déclaré très nettement que, dans l'état actuel des choses, il ne se fera pas l'agresseur et «ne commettra pas cette faute», Alexandre ajoute: «Mais tout change de face si les Polonais veulent se joindre à moi. Renforcé par les 50,000 hommes que je leur devrai, par les 50,000 Prussiens qui alors peuvent, sans risquer, s'y joindre de même, et par la révolution morale qui en sera le résultat immanquable en Europe, je puis me porter jusqu'à l'Oder sans coup férir.» Par conséquent, le théâtre de la guerre se trouvera reporté du premier coup au delà de la Pologne; la renaissance de ce peuple s'opérera instantanément, sans secousse, sans dommage pour son territoire. Tels seront les résultats certains de la jonction entre les deux peuples slaves; au nombre des résultats probables, on doit compter la subversion totale de la puissance française, l'universelle délivrance, la reconstitution d'une Europe dans laquelle la Pologne reprendra pacifiquement sa place. A cette nation si durement éprouvée, Alexandre fait entrevoir un avenir de calme et de prospérité, la possibilité de guérir ses blessures, de développer ses ressources, de refleurir sous l'égide d'un puissant empire qui la protégera sans l'opprimer; il multiplie les retouches pour orner des plus riantes couleurs le tableau qu'il compose. Seulement, en échange des merveilles promises, il demande à son tour des garanties et des gages, n'entend pas s'aventurer à la légère: «Si cette coopération des Polonais avec la Russie doit avoir lieu», il tient à en recevoir des assurances et des preuves indubitables: c'est à Czartoryski de les lui fournir, de recueillir des engagements, de colliger des signatures parmi les chefs de l'armée, parmi les principaux personnages que leur naissance ou leurs services placent à la tête de la nation. En l'excitant à cette oeuvre d'enrôlement, Alexandre lui recommande encore de procéder avec précaution et mystère, de dépister les soupçons de la police française, et sa lettre se termine par cette effusion: «Tout à vous de coeur et d'âme pour la vie. Mille choses, je vous prie, de ma part à vos parents, à vos frères et soeurs.»
III
Après avoir réitéré ses avances et posé ses conditions à la Pologne, Alexandre commença ses tentatives auprès de l'Autriche. A Vienne, la marche qu'il suivit rappelle un précédent fameux: il semble voir réapparaître la diplomatie secrète de Louis XV, de célèbre et piquante mémoire. Pendant toute une partie de son règne, Louis XV avait correspondu avec ses envoyés auprès de différentes cours, à l'insu de ses ministres mystifiés, par l'intermédiaire du premier commis Tercier; Alexandre trouve son Tercier en la personne d'un certain Koschelef, sénateur et membre du département des affaires étrangères: c'est ce fonctionnaire qu'il désigne pour faire passer ses directions personnelles à son ambassade en Autriche et pour recevoir les réponses; il l'accrédite en cette qualité par lettre autographe au comte Stackelberg, son ministre à Vienne: «Vous correspondrez avec moi directement, lui dit-il, et vous adresserez vos lettres et courriers, dans les occasions délicates, à M. de Koschelef, qui jouit de toute ma confiance. Le chancelier ne saura rien de leur contenu [44].» Le chancelier Roumiantsof, il est vrai, sentait comme son maître la nécessité de renouer avec l'Autriche pour le cas d'une guerre contre la France. Seulement, désirant autant que possible éviter ce conflit, répugnant à toute idée d'agression, il entendait donner aux accords avec Vienne un caractère purement défensif et se contenterait même d'une assurance de neutralité. Alexandre veut plus: c'est pourquoi, par ses démarches occultes, il va tout à la fois doubler et dépasser l'action de sa diplomatie officielle.
[Note 44: ] [ (retour) ] Mémoires de Metternich, II, 419.
Le 11 février, Roumiantsof adressait à Stackelberg, avec l'approbation apparente du Tsar, une longue instruction. Il signalait avec angoisse les empiétements continus de la puissance napoléonienne; suivant lui, le seul moyen d'y mettre un terme serait que l'Autriche prît l'engagement de ne jamais se déclarer contre la Russie, si celle-ci avait à soutenir une lutte contre la France. Pour déterminer la cour de Vienne, le chancelier ne jugeait pas à propos de lui offrir des territoires sur le bas Danube; acharné à la poursuite de son rêve oriental, le vieil homme d'État ne se résignait pas à sacrifier les résultats si péniblement acquis, si chèrement achetés; puis, ignorant le projet de reconstitution polonaise, il ne savait pas que son maître aurait besoin de la Galicie et devrait indemniser les détenteurs actuels de cette province; il se contentait de faire espérer à l'Autriche, dans l'hypothèse où Napoléon provoquerait la guerre et serait vaincu, de fructueuses reprises en Italie et en Allemagne [45].
[Note 45: ] [ (retour) ] Martens, Traités de la Russie, III, 80.--Beer, Orientalische Politik Oesterreich's, 250.
Toute différente est une contre-instruction «écrite d'un bout à l'autre de la main de l'Empereur [46]» et destinée à s'acheminer secrètement vers Vienne, sans passer sous les yeux du chancelier [47]. En termes voilés, mais suffisamment expressifs, elle révèle la combinaison polonaise et s'efforce de prouver que l'intérêt de l'Autriche lui commande de s'y prêter. Le raisonnement employé est celui-ci: l'empereur Napoléon, si on ne le prévient, proclamera lui-même tôt ou tard le rétablissement intégral de la Pologne; par conséquent, l'Autriche perdra dans tous les cas ses possessions galiciennes; mieux vaut pour elle les sacrifier à l'intérêt européen qu'aux convenances d'un despote, s'entendre à leur sujet avec le gouvernement russe, qui lui fournira d'amples dédommagements. Ces compensations sont dès à présent indiquées: ce seront les Principautés moldo-valaques dans leurs plus belles parties. Sur ces bases, on pourra conclure un traité. Il n'emportera pas de soi et immédiatement rupture avec la France. Toutefois, une disposition spéciale reconnaîtrait à la Russie le droit de fixer l'instant où la guerre devrait éclater. En proposant cette clause, Alexandre marquait bien son intention de se réserver l'initiative; il cherchait à obtenir de l'Autriche l'engagement de marcher à sa suite, quoi qu'il fît, et d'obéir à son signal [48].
[Note 46: ] [ (retour) ] Martens, III, 79.
[Note 47: ] [ (retour) ] Stackelberg disait à Metternich que l'empereur Alexandre aurait déjà éloigné son chancelier, si cette démarche n'était pas une déclaration de guerre contre la France. (Mémoires de Metternich, II, 418.) Roumiantsof nous ayant donné des gages et restant partisan de l'alliance, son maintien en fonction servait à mieux cacher le projet de rupture.
[Note 48: ] [ (retour) ] Martens, III, 78-79.