[Note 601: ] [ (retour) ] Journal de Castellane, I, 104.

Par son ordre exprès, aucun parti de cavalerie française, aucun détachement de nos troupes ne s'était encore montré sur la rive même. Plusieurs officiers, entre autres le général Haxo, y avaient été envoyés pour en relever les contours, mais ils avaient dû remplir cette mission dans le plus grand secret et en se cachant. L'Empereur, espérant que les Russes ne nous savaient pas si près, se flattant toujours de tromper leur vigilance jusqu'au moment du passage et d'exécuter par surprise cette gigantesque opération, ne voulait point que la vue de l'uniforme français leur révélât intempestivement l'approche et l'imminence du péril: «Il faut, avait-il dit, que le premier homme d'infanterie que verra l'ennemi soit un pontonnier [602].» Seuls, quelques escadrons de lanciers et de chevau-légers varsoviens se tenaient en vedettes sur la rive gauche et la gardaient; leur présence ne décelait rien de suspect, car ils se trouvaient sur leur propre territoire, ils occupaient ces positions depuis plusieurs mois, et les officiers russes de Kowno, qui inspectaient l'horizon du bout de leurs lorgnettes, s'étaient de longue date habitués à les voir.

[Note 602: ] [ (retour) ] Corresp., 18839.

Dans la nuit du 22 au 23 juin, un de ces régiments, le 3e de chevau-légers, bivouaquait à une lieue et demie en arrière du Niémen, hors de vue, sur le bord de la route qui de Wilkowisky vient aboutir à la rivière, en face même de Kowno. À cette époque de l'année et particulièrement sous cette latitude, la nuit est courte: c'est une obscurité passagère entre deux longs crépuscules, qui voilent à peine la nature d'une ombre transparente. À deux heures du matin, le jour paraissait déjà, indécis et blême, sans tirer de leur sommeil les cavaliers qui dormaient pesamment à terre, auprès de leurs lances en faisceaux. Soudain, un grand bruit de grelots et de roues se fait entendre. Une berline de poste, attelée de six chevaux fumants et trempés de sueur, environnée de quelques cavaliers, s'arrête sur la route. Un voyageur en descend vivement, suivi d'un autre; c'est l'Empereur avec Berthier, l'Empereur tout poudreux, le visage jauni et les traits tirés par la fatigue du voyage. On le reconnaît, on l'entoure; les officiers polonais s'empressent, honteux d'avoir été surpris dans leur sommeil. Lui met pied à terre, regarde, s'enquiert. À quelques centaines de mètres en avant, on apercevait les premières maisons d'un village polonais, celui d'Alexota, où s'arrêtait la route; derrière, c'étaient le fleuve et l'ennemi. Situé sur une éminence, le village domine le Niémen et permet à la vue de plonger sur Kowno; c'est là que l'Empereur ira tout d'abord en reconnaissance [603].

[Note 603: ] [ (retour) ] Soltyk, Napoléon en 1812, Mémoires historiques sur la campagne de Russie, 8-10. Soltyk était officier dans la cavalerie polonaise et fut détaché à partir de cette journée à l'état-major impérial.

Mais son uniforme et ses épaulettes, son chapeau à cocarde tricolore, ne vont-ils pas attirer l'attention de l'ennemi et donner l'éveil? Va-t-il, en montrant prématurément un Français, enfreindre sa propre consigne? Qu'à cela ne tienne! Il ira incognito [604], comme il dit, et sous un déguisement. Le voici qui ôte en plein champ son habit d'officier aux chasseurs de la Garde et qui emprunte la redingote d'un colonel polonais. Il demande ensuite une coiffure appropriée à son nouveau costume; on lui présente un schapska de lancier; il l'examine, l'essaye, le trouve trop lourd, prend simplement un bonnet de police, oblige Berthier au même travestissement, et ainsi affublés, tous deux se dirigent vers le village avec le groupe des officiers. L'Empereur se fit ouvrir la maison principale, dont les fenêtres donnaient sur le fleuve; de cet observatoire, il put enfin contempler la masse lourde des eaux qui roulait à ses pieds; il découvrit en même temps la rive droite et vit la Russie.

[Note 604: ] [ (retour) ] Corresp., 18755.

La ville de Kowno, insignifiante et morne, flanquée par les bâtiments blancs d'un monastère catholique, n'offrait aucune apparence d'animation et de vie; tout y semblait désert, abandonné; aucun indice ne signalait la présence d'une troupe nombreuse, les préparatifs d'une défense. À droite et à gauche, la rive s'étendait, tour à tour verdoyante et sablonneuse, et plus loin de molles ondulations, tachetées de bois et semées de quelques bâtisses, fuyaient à l'horizon. Dans ce tableau déployé sous ses yeux à travers la lueur de l'aube, Napoléon lut comme sur une carte; il releva les principaux reliefs du sol, le sens et l'orientation de ses lignes.

Lorsqu'il se fut bien pénétré de cet aspect et qu'il l'eut gravé dans sa mémoire, il revint à pied au campement des chevau-légers, plus alerte, plus frais et comme reposé par l'action. Il demanda gaiement si le costume polonais lui allait bien: «À présent, ajouta-t-il, il faut rendre ce qui n'est pas à nous», et il ôta son déguisement. Il mangea un peu sur la route. Ses équipages, ses chevaux de selle, une partie de sa maison commençaient à rejoindre. Le prince d'Eckmühl était arrivé; le général Haxo, établi sur les lieux depuis plusieurs jours, avait été prévenu et se présentait. Napoléon monta alors à cheval et, accompagné par les principaux membres de son état-major, se mit à opérer une seconde reconnaissance. Quittant la route, il prit à droite, tâchant de rejoindre le Niémen à travers champs et tenant à le voir en amont de Kowno. Son intention n'était pas de forcer le passage devant cette ville et d'aborder de front la position russe; il la tournerait et la prendrait en flanc. Il passerait donc un peu au-dessus, à quelques lieues plus haut: c'était de ce côté qu'il allait chercher une disposition de lieux favorable à la jetée des ponts.

Ayant atteint le rideau de collines qui s'étend le long du fleuve et le masque à la vue, il mit pied à terre, laissa derrière lui tout son monde, à l'exception d'Haxo, et seul avec cet officier général du génie se mit à parcourir les crêtes, cheminant autant que possible sous bois, se dissimulant avec soin, protégé d'ailleurs contre les regards de l'ennemi par le jour encore incertain. Il put ainsi examiner à peu de distance et suivre le fleuve, mesurer de l'oeil sa largeur, étudier les sinuosités et les particularités de son cours. Près du village de Poniémon, le fleuve forme une courbe très prononcée, une véritable boucle dont la convexité est tournée vers l'ouest et qui s'enfonçait ainsi en terre polonaise. En ce point, la rive gauche enserre la rive droite; elle la domine en même temps d'un amphithéâtre de collines qui se creuse et se développe autour de la courbe. Postées sur ces hauteurs, nos batteries couvriraient au besoin de leurs feux le bord opposé et le rendraient intenable pour l'ennemi, assurant ainsi la sécurité de l'atterrissement. De plus, en prenant pied dans la boucle, nos colonnes pourraient se déployer sans craindre une attaque sur leurs flancs, appuyant leur droite et leur gauche au fleuve replié sur lui-même, et déboucheraient plus aisément. Napoléon décida que le passage s'effectuerait le lendemain 24 en cet endroit, où le territoire russe venait à sa rencontre et lui donnait prise.