Parvenus en terre ennemie, les corps recevaient chacun leur direction et se portaient au poste plus ou moins lointain qui leur avait été assigné. L'étape reprenait, forte, pénible, impérieusement réglée, par une moite chaleur qui faisait regretter à nos vétérans l'Espagne torride. Parfois, pour tromper leur fatigue, les troupes se mettaient à chanter. Un virtuose de régiment entonnait quelque air du pays, quelque couplet populaire, et les fantassins en choeur reprenaient le refrain, qui les soutenait de sa cadence et les aidait à marcher. Les vieux airs de nos provinces, les chansons bretonnes, provençales, picardes, normandes, mélancoliques ou gaies, enlevantes ou plaintives, apportant à nos soldats exilés un écho de la patrie, un ressouvenir du foyer, arrivaient avec eux sur ces bords lointains, qui n'avaient jamais vu les hommes d'Occident. Eux s'en allaient dociles; ils allaient vers le nord, vers l'inconnu, toujours confiants, mais observant avec surprise ce sol si différent de nos vivantes campagnes, ce pays vide et muet, accidenté et pourtant monotone, où les reliefs du terrain se répètent et se reproduisent exactement pareils, où les mêmes aspects se succèdent avec une invariable uniformité, cette terre où tout se ressemble et où rien ne finit; et devant nos colonnes s'avançant par les chemins tour à tour détrempés et poudreux, traversant les mornes forêts de sapins et de hêtres, gravissant les collines sablonneuses, commençant la longue marche dont nul ne savait mesurer la durée, la Russie déployait ses horizons béants.
DEUXIÈME PARTIE
ARRIVÉE À WILNA.--DERNIÈRE NÉGOCIATION.
Conseil militaire d'Alexandre.--Cacophonie.--Excursions aux environs de Wilna.--Ascendant d'Alexandre sur les femmes.--Fête du 24 juin; accident de mauvais augure.--La nouvelle de l'invasion arrive au Tsar pendant le bal; son impassibilité.--La Fatalité et la Providence.--Recul instinctif.--Mission de Balachof.--Offre d'une réconciliation in extremis; causes et but réel de cette démarche.--Balachof aux avant-postes.--Rencontre avec le roi de Naples.--Accueil de Davout.--Napoléon ne veut recevoir l'envoyé russe qu'au lendemain d'une victoire.--Il apprend la retraite des Russes.--Son désappointement.--Il précipite son armée sur Wilna.--Premiers symptômes de désagrégation.--Entrée de Napoléon à Wilna; accueil de glace: incendie des magasins.--Ovations provoquées et tardives.--L'Empereur s'acharne à l'espoir de couper et de prendre une partie des armées russes.--Succession d'orages: les éléments se déchaînent contre nous.--Hécatombe de chevaux.--L'ennemi se dérobe et s'évanouit.--Fausse joie.--La colonne de Dorockhof en grand danger; son évasion.--Les débuts de la campagne manqués.--Froideur des Lithuaniens.--Napoléon décide de recevoir Balachof.--Longue et remarquable conversation avec cet envoyé.--Paroles violentes.--Le but de l'Empereur est de faire trembler Alexandre pour sa sécurité personnelle et de l'amener à une prompte capitulation.--Balachof à la table impériale.--Réponses célèbres.--Mot blessant de Napoléon à Caulaincourt; ferme réplique.--Départ de Balachof.--Protestation indignée de Caulaincourt; il demande son congé.--Patience de l'Empereur; comment il met fin à la scène.--Rupture irrévocable de toutes relations entre les deux empereurs.--La guerre succède sans transition au déchirement de l'alliance.
I
Le jour où Napoléon franchissait le Niémen à la tête de deux cent mille hommes, le comte Rostoptchine, nommé gouverneur de Moscou, écrivait au Tsar: «Votre empire a deux défenseurs puissants, son étendue et son climat: l'empereur de Russie sera formidable à Moscou, terrible à Kazan, invincible à Tobolsk [614].»
[Note 614: ] [ (retour) ] Schildner, 245.
Tel n'était pas l'avis de tous les hommes qui composaient le conseil militaire d'Alexandre. Dans les semaines qui avaient précédé l'invasion, de vives discussions avaient eu lieu. Les partisans de l'offensive soutenaient leurs idées avec acharnement, avec rage. D'autres donneurs d'avis voulaient au moins qu'on livrât bataille devant Wilna, qu'on ne cédât pas sans lutte la Pologne. Tout le monde à peu près s'accordait pour blâmer le plan officiellement adopté, celui de Pfuhl, mais personne ne savait au juste par quoi le remplacer. Les conseils se succédaient fiévreusement, sans aboutir à rien, les intrigues s'entre-croisaient; Armfeldt se démenait et «faisait le diable à quatre [615]»; il traitait Pfuhl d'homme néfaste, vomi par l'enfer; à l'entendre, le maudit Allemand, qui se faisait le singe de Wellington, était surtout un composé «de l'écrevisse et du lièvre [616]». Wolzogen, ombre et reflet de Pfuhl, répondait en traitant Armfeldt d'«intrigant mal famé [617]»; Paulucci critiquait à tort et à travers; Bennigsen changeait à chaque instant d'avis et se contredisait; l'intendant général Cancrine passait pour un type d'incapacité; Barclay, qui se battait bien et parlait mal, avait d'excellentes choses à dire et n'arrivait point à les exprimer, et le vieux Roumiantsof, à peine remis d'une attaque d'apoplexie, la bouche tordue par l'hémiplégie, assistait désolé et grimaçant à la déroute de ses espérances pacifiques, à la ruine de son système [618].
[Note 615: ] [ (retour) ] Tegner, III, 397.
[Note 616: ] [ (retour) ] Id., 396.