En vain s'était-il promis d'être calme, de montrer plus de pitié que de courroux, de gronder amicalement et de haut. Emporté par ses haines, il manquait à l'engagement pris envers lui-même, ne se contenait plus, frappait et blessait. Sa voix devenait brève et stridente; ses phrases étaient autant de traits chargés de passion ou de venin; chaque mot portait sa griffe.
L'empereur Alexandre, disait-il, se pique de sentiments élevés; il veut être un chevalier sur le trône. Est-ce se conformer à cette règle que de s'entourer d'hommes vils, honte et rebut de l'Europe? Parmi les Russes eux-mêmes, quels sont ceux qu'il choisit pour leur confier le commandement de ses armées et le sort du pays? «Je ne connais pas le Barclay de Tolly, mais Bennigsen!»--Bennigsen, qui doit à ses crimes une célébrité affreuse: en cherchant sur les mains de cet homme, on y trouverait une tache de sang, et de quel sang! L'allusion à l'assassinat de Paul Ier, au forfait où Bennigsen avait trempé et qui avait avancé le règne d'Alexandre, était sur les lèvres de l'Empereur; il la laissa plus d'une fois percer dans son langage.
Si ardentes que fussent ses colères, il savait toujours les gouverner et s'en servir pour atteindre son but. Ce qu'il veut aujourd'hui, c'est moins offenser Alexandre que de le terrifier; il veut lui faire honte, mais surtout lui faire peur. Son but est de prouver que le Tsar, en se livrant à des étrangers, en épousant leurs rancunes, s'aliène le sentiment national, qui s'insurgera contre lui à la première occasion et dont l'explosion peut mettre en péril sa couronne et sa vie. Depuis un siècle, le mécontentement des hautes classes en Russie s'était manifesté à plusieurs reprises par des complots, par des attentats, par des révolutions de palais ou de caserne. En soixante ans, ces crises intérieures avaient abouti à quatre changements de règne, à l'assassinat de trois empereurs. Fondée sur ces précédents, la croyance à l'instabilité du pouvoir à Pétersbourg était générale en Europe; c'était l'une des raisons qui donnaient toute confiance à Napoléon dans le succès de son entreprise et qui l'avaient engagé à la risquer: il tenait pour presque assuré que, dans l'état critique et violent où il allait placer la Russie, une révolte de nobles viendrait favoriser indirectement l'invasion et couper court à la résistance. Dans tous les cas, il voulait consterner Alexandre par la crainte de cette diversion, afin de l'avoir plus facilement à merci, et toutes ses paroles, toutes ses insinuations tendaient à faire redouter au fils de Paul Ier le sort de son père, à évoquer de lugubres visions, des spectres avertisseurs.
En Russie--laissait-il entendre--les souverains sont-ils si solidement assis sur le trône qu'ils puissent impunément plonger leurs peuples dans les calamités d'une guerre malheureuse et les réduire au désespoir? Les hommes auxquels Alexandre prostitue sa confiance seront les premiers à se retourner contre lui, dès qu'ils y verront leur intérêt, à le trahir et à le vendre, «à tirer la corde qui peut trancher sa vie». Ces mots étaient-ils une allusion à l'écharpe qui avait serré le cou de Paul Ier et étouffé ses cris, tandis qu'on lui défonçait le crâne avec un pommeau d'épée? Pour renouveler de pareilles horreurs, que fallait-il? Un grand coup porté du dehors qui ébranlerait l'opinion, l'annonce d'une bataille perdue, d'un désastre militaire! Or, ce désastre était imminent. Ici, par une suite d'affirmations superbes et tranchantes, Napoléon pose en fait que la guerre doit nécessairement tourner au détriment et à la confusion des Russes. Il soutient qu'elle commence mal pour eux et que la manière dont elle s'engage permet d'en préjuger l'issue; il s'acharne à le prouver. Toutes les circonstances qui ont marqué le début des hostilités et qui ont été pour lui autant de déceptions, il les tourne en sa faveur, il s'en fait des avantages. Quant à la disproportion des forces en hommes, en argent, en ressources de tout genre, n'est-elle pas évidente, écrasante? Napoléon se targue de tout connaître des armées russes, la composition de chacune d'elles, sa valeur, le nombre de ses divisions, l'effectif moyen des bataillons; il cite des chiffres, accumule des détails, se livre à un retour complaisant sur sa propre puissance, fait des calculs et des comparaisons, oppose avec habileté les groupements respectifs de manière à se montrer partout le plus fort, et excellant à donner aux assertions les plus hasardées l'aspect de vérités rigoureusement déduites, il démontre que le succès de la campagne est pour lui un problème résolu, qu'il est sûr, absolument sûr de son fait, qu'il a la certitude mathématique de vaincre.
Qui d'ailleurs en Europe, d'après lui, doute de ce résultat? Les Anglais eux-mêmes regrettent cette guerre, car ils prévoient «des malheurs pour la Russie et peut-être le comble des malheurs», c'est-à-dire une révolution. Quant à l'Europe continentale, elle marche avec nous et suit notre étoile. Les Russes se vantent, à la vérité, de nous avoir soustrait certains de nos auxiliaires traditionnels: on parle d'une paix qu'ils auraient conclue avec le Turc, et Napoléon, fort mécontent au fond et fort intrigué de ce traité, voudrait en savoir les conditions; il soumet Balachof à un interrogatoire en règle, auquel l'autre se dérobe. Il fait fi alors des Turcs et des Suédois, pauvres alliés, appoint insignifiant; on les verra d'ailleurs, dès que la fortune se sera prononcée en sa faveur, revenir à lui et se rattacher au vainqueur. Il sait bien qu'on cherche à lui débaucher, à lui voler ses alliés allemands; ses troupes ont intercepté une lettre écrite par un prince apparenté à la famille impériale de Russie pour exciter les Prussiens à la désertion. Tristes moyens! Sont-ce là jeux d'empereur? Que les potentats se fassent la guerre, c'est leur droit, mais au moins devraient-ils mettre dans leurs luttes la courtoisie et la hauteur d'âme qui conviennent à ces grands tournois. Au reste, en quoi espère-t-on lui nuire par de semblables manoeuvres? On débarrassera ses armées de «quelques coquins», on arrivera à lui ravir quelques centaines de soldats: il en a 550,000,--oui, 550,000 bien comptés,--contre 200,000 Russes: «Dites à l'empereur Alexandre que je l'assure par ma parole d'honneur que j'ai 550,000 hommes en deçà de la Vistule.»
Après avoir asséné ce dernier coup, il se radoucit, change de ton, et légèrement, presque négligemment, arrive au point où il veut en venir. La conclusion qu'il laisse se dégager de tous ses discours, celle qu'il sous-entend, celle qu'il exprime à demi-mot, c'est que l'empereur Alexandre, certain d'être battu, environné de périls, n'a qu'un parti à prendre: interrompre promptement la lutte et subir la loi. Quant à lui, il va faire la guerre, puisqu'on l'y oblige, mais il n'en est pas plus belliqueux pour cela ni plus acharné: «Il n'est ni contre les négociations ni contre la paix.» Qu'on ne lui parle pas sans doute d'évacuer Wilna et de faire reculer son armée; de semblables conditions ne sauraient être prises au sérieux. Mais l'empereur Alexandre veut-il se rendre compte de la situation et se résoudre aux sacrifices convenables, quiconque se présentera de sa part sera le bienvenu. Veut-il rappeler le comte de Lauriston, afin d'avoir toujours sous la main un négociateur? Il n'a qu'à faire un signe, et l'ancien ambassadeur reprendra le chemin de Pétersbourg. Veut-il dès à présent régler les conditions du combat de manière à sauvegarder les droits de l'humanité et de la civilisation, conclure un cartel sur les bases les plus libérales, assurer le sort des blessés et des prisonniers? Napoléon est prêt à mener cette négociation parallèlement aux hostilités, et de plus en plus sa pensée intime se révèle: ce qu'il désire, c'est de garder le contact avec Alexandre, c'est de conserver sur lui une prise par laquelle il puisse le ressaisir en temps opportun et le ramener à lui, résigné et contrit. Il s'exprime maintenant sur le compte du Tsar avec une commisération sympathique, comme on parle d'un ami égaré, pour lequel on conserve malgré tout un fonds d'indulgence et que l'on voudrait voir revenir. Puis, quand il a jeté dans le débat toutes ces idées sans y trop insister, laissant aux adversaires le soin de les relever et d'en faire leur profit, il se met, avec une suprême désinvolture, à parler de choses indifférentes.
Il interroge Balachof sur la cour de Russie, demande des nouvelles du chancelier: «Le comte Roumiantsof est malade? Il a eu un coup d'apoplexie?... Dites-moi, je vous prie, pourquoi a-t-on éloigné... celui que vous aviez à votre conseil d'État... comment l'appelez-vous? Spie... Sper...» Il faisait allusion à Spéranski, mais il n'avait pas la mémoire des noms et s'amusait d'ailleurs à les défigurer. Il veut néanmoins savoir pourquoi on a disgracié l'homme qu'il a vu à Erfurt, se complaît à ces questions, à ces curiosités, comme si l'excellence de sa position et une parfaite tranquillité d'esprit lui laissaient pleinement le loisir de causer, jusqu'à ce qu'enfin, tout à fait rasséréné et gracieux, il s'y prenne pour rompre l'entretien avec une politesse presque excessive: «Je ne veux plus vous dérober votre temps, général. Dans le cours de la journée, je vous préparerai une lettre pour l'empereur Alexandre.»
V
Le soir, à sept heures, Balachof fut invité à dîner chez Sa Majesté. Les autres convives étaient Berthier, Duroc, Bessières et Caulaincourt; ce dernier avait été spécialement mandé et s'étonna un peu de cet appel, car son maître ne l'habituait plus depuis quelque temps à de pareilles faveurs. Pendant tout le repas, l'Empereur entretint et domina naturellement la conversation, mais il était redevenu haut, entier, agressif; s'adressant à un auditoire au lieu de parler à un seul interlocuteur, il mesurait ses effets au nombre de personnes à frapper et à convaincre. Son but évident était d'embarrasser Balachof devant témoins, de le décontenancer par des questions imprévues; on eût dit qu'il voulait confondre et humilier la Russie entière en sa personne. Malheureusement pour lui, il avait affaire à un adversaire difficile à démonter, servi par un patriotisme avisé et une rare présence d'esprit; l'avantage lui fut vivement disputé dans ce combat de paroles.
Il affecta d'abord un ton de rondeur familière et de bonhomie narquoise, abordant les sujets les plus frivoles, comme si son esprit eût eu besoin de se détendre et de se reposer après les préoccupations de la journée. Il fit allusion à la vie privée de l'empereur Alexandre, à ses succès féminins, aux occupations galantes qui semblaient l'absorber à l'heure même où nos troupes franchissaient la frontière: