I
Dans le comble de puissance où quinze ans de triomphes ininterrompus l'avaient mis, Napoléon ne jouissait pas de sa prospérité et de sa gloire. L'année nouvelle se levait pour lui radieuse de promesses; la délivrance attendue de l'Impératrice lui faisait espérer un fils; jamais les rois n'avaient montré autant de soumission apparente, et pourtant lui-même éprouvait les atteintes de l'universel malaise. Un danger vague lui semblait peser sur l'avenir: dans l'air encore immobile et calme, il sentait passer la lourdeur des orages prochains.
Son grand esprit ne s'abusait point sur les dangers que créait la prolongation de la guerre maritime, sur les charges, les vexations, les maux horribles dont elle accablait les peuples. D'après son propre aveu, tout l'esprit de son gouvernement s'en trouvait faussé: nul ne posséda à un égal degré l'instinct des principes de modération ferme et de justice qui seuls assurent sur les hommes un empire durable, et il se voyait jeté hors de ses voies par les entraînements de son système extérieur, poussé dans la tyrannie, obligé de mettre partout le despotisme à la place de l'autorité. Il ne lui échappait pas qu'un monde de haines et de souffrances s'amassait autour de lui, que le nombre de ses ennemis grossissait sans cesse et qu'ils ne désespéraient jamais de l'abattre, tant que l'Angleterre resterait en armes. Or, cette guerre qui entretenait le mal d'insécurité dont avait toujours souffert sa grandeur, il ne savait plus comment la finir: il se demandait en vain où trouver, où chercher cette paix dont il avait besoin autant que le plus humble de ses sujets, et parfois on l'entendait dire «très vite, à voix basse et avec une sorte d'impatience, que si les Anglais tenaient encore quelque temps, il ne savait plus ce que cela deviendrait, ni que faire [86]».
[Note 86: ] [ (retour) ] Rapport de Tchernitchef, 9/21 janvier 1811, volume cité, 54.
Les moyens qu'il avait imaginés pour réduire sa rivale, malgré leur colossal développement, malgré leur rigueur et leur précision, n'avançaient plus à rien: aux deux extrémités de l'horizon, cette puissance démesurément accrue rencontrait enfin sa limite. Le Nord ne se fermait pas aux produits britanniques, et cette brèche au blocus en annulait tous les effets: l'Angleterre souffrait sans périr. Au sud, en Portugal, l'Angleterre ne se laissait pas arracher de cette pointe extrême du continent où elle avait pris terre et s'était inébranlablement fixée. Masséna tâtait en vain les lignes de Torres-Vedras, ne réussissait pas à découvrir le point faible, le côté vulnérable de la position ennemie; il envoyait le général Foy à Paris réclamer du secours, exposer la situation, demander aide et conseil: il s'avouait impuissant, et le succès plusieurs fois annoncé, attendu, escompté, se dérobait toujours.
On s'est demandé pourquoi, en ce temps où l'Empereur ignorait les intentions offensives d'Alexandre, il n'avait point fait masse de ses armées et porté un grand effort en Espagne, pourquoi il n'avait pas donné assez d'hommes au prince d'Essling pour jeter les Anglais à la mer et terminer au moins cette partie de la tâche. C'est que, sans lui montrer encore le péril tout formé, le Nord le préoccupait déjà et le paralysait. Il savait qu'une réconciliation de la Russie avec nos ennemis amènerait tôt ou tard une prise d'armes en leur faveur, créerait une diversion bien autrement redoutable pour lui que la prolongation de la guerre espagnole, l'obligerait à préparer une grande expédition dans le Nord, à frapper de ce côté le coup suprême et à vaincre les Anglais dans Moscou. Or, si les desseins du Tsar sur la Pologne lui échappaient, il lui semblait bien que la Russie, après l'avoir suivi quelque temps et s'être acheminée dans son sillage, après s'être ensuite arrêtée et immobilisée, virait de bord maintenant, s'éloignait de lui insensiblement et s'orientait vers l'Angleterre.
Le refus de frapper les marchandises coloniales d'un tarif écrasant et de confisquer les bâtiments fraudeurs lui était apparu comme un premier indice. Peu après, sans apercevoir le groupement d'armées qui s'opère par ordre d'Alexandre, il apprend que les Russes construisent beaucoup d'ouvrages sur la Dwina et le Dniester. Travaux de défense, sans doute, et parfaitement licites; néanmoins, si les Russes mettent tant de soin à couvrir leur frontière, n'est-ce point pour se prémunir contre les conséquences d'une défection qu'ils préméditent? Après qu'ils auront fait la paix avec la Turquie, «voudraient-ils la faire avec l'Angleterre? Ce serait incontinent la cause de la guerre [87].» Si Napoléon s'empare à ce moment de l'Oldenbourg, c'est peut-être à dessein d'éprouver et de tâter la Russie, de voir si elle ne saisira point le premier prétexte pour rompre. En attendant que le mystère s'éclaircisse, il n'augmente pas encore ses forces en Allemagne, laisse Davout isolé, se borne à réorganiser le premier corps sans y ajouter un homme, à accélérer les envois d'armes dans le duché de Varsovie [88]. Il continue toujours à s'occuper de l'Espagne, presse Masséna d'en finir, ordonne aux autres chefs de corps de lui prêter main-forte et de l'aider à briser l'obstacle. Il reporte alternativement sa pensée du nord au sud et des Pyrénées vers la Vistule, ne sait de quel côté il dirigera les troupes que l'appel d'une nouvelle conscription va rendre disponibles.
[Note 87: ] [ (retour) ] Corresp., 17187.
[Note 88: ] [ (retour) ] Id., 16994, 16995, 17283.
Dans cet état de doute et d'expectative, la nouvelle de l'ukase prohibitif lui arrive soudain et l'avertit: c'est pour lui le signal d'alarme. L'ukase est spécialement dirigé contre le commerce français: il ferme le marché russe à nos produits et ordonne de brûler ceux qui réussiraient à s'y introduire: c'est une rupture éclatante sur ce terrain économique où devait surtout s'affirmer l'alliance. Nos ennemis vont accueillir cet acte comme une avance indirecte de la Russie, comme un premier gage; à cette heure, sans doute, on exulte à Londres, et la colère de l'Empereur éclate. Il profite d'une audience donnée au corps diplomatique pour témoigner aux représentants de la Russie, à Tchernitchef surtout, une froideur presque insultante: «Au lieu de Russie, dit-il le soir, j'ai beaucoup parlé Pologne aujourd'hui [89].» Les membres de la colonie polonaise de Paris poussent aussitôt des cris de joie: ils affichent leurs espérances dans le salon de madame Walewska, qui les laisse se grouper autour d'elle: à cet instant, par une coïncidence singulière, deux Polonaises, Marie-Antonovna Narishkine et Marie Walewska, exerçaient dans le même sens sur les deux empereurs l'ascendant de leur charme, le pouvoir de leur douceur, et plaidaient tendrement la cause de leur patrie [90].