[Note 98: ] [ (retour) ] Corresp., 17415.
[Note 100: ] [ (retour) ] Id., 17212, 17323, 17415, 17488, 17490, 17491, 17505, 17510, 17515, 17520.
[Note 101: ] [ (retour) ] Id., 17516.
Cependant, Napoléon sent l'impossibilité de dissimuler complètement aux Russes cette agglomération de forces à proximité de leur frontière; renonçant à nier le fait, il travestit l'intention. Il ordonne de préparer pour Kourakine une note explicative, nourrie d'allégations spécieuses et de contre-vérités: elle dira qu'une grande escadre anglaise s'avance dans la Baltique, qu'on lui suppose le dessein d'attaquer Dantzick; en conséquence, l'Empereur se juge obligé de mettre la place en état de défense, d'y réunir quelques milliers d'hommes, et se fait un devoir d'en prévenir la Russie, afin que celle-ci ne s'alarme point d'un armement dirigé contre l'ennemi commun [102].
[Note 102: ] [ (retour) ] Corresp., 17492, 17523. Cf. les lettres de Champagny à l'Empereur en date des 19 et 28 mars. Archives nationales, AF, IV, 1699.
La même note avoue que des fusils ont été achetés en France pour le compte du roi de Saxe, souverain de Varsovie, agissant dans la plénitude de ses droits; «mais le nombre n'en est que de vingt mille, au lieu de soixante mille qu'on a supposé». Dans la réalité, les amas d'armes que Napoléon dispose à l'usage des paysans polonais, destinés au besoin à se lever en masse, sont autrement considérables. Ses agents lui ont découvert à Vienne cinquante-quatre mille fusils, que l'Autriche est prête à céder: le roi de Saxe reçoit avis de les acheter et de les attirer à Dresde; c'est l'Empereur qui les payera. L'Empereur forme lui-même sur le Rhin deux dépôts d'armes, réunit à Wesel trente-quatre mille fusils, tirés de Hollande, à Mayence cinquante-cinq mille, tirés de France; sans les porter encore au delà du fleuve, il les fait mettre en magasin, en caisses, «emballés et prêts à partir».--«Ordonnez, écrit-il au ministre de la guerre, que cette opération se fasse avec le plus de mystère possible, de sorte qu'aux premiers jours de mai, si j'avais besoin d'avoir ces soixante-seize mille armes, elles pussent partir vingt-quatre heures après que je l'aurais ordonné [103]», ce qui les ferait arriver à destination au bout de quelques semaines. Napoléon ne suppose jamais qu'avant l'été il puisse avoir besoin d'armer la population varsovienne et même de mettre sur pied, dans le duché, les troupes régulières, non plus que de posséder à Dantzick les quinze mille hommes auxquels il donne sourdement l'impulsion.
[Note 103: ] [ (retour) ] Corresp., 17371.
Son activité diplomatique retardait encore sur ses mouvements militaires. Les quatre puissances qui lui semblaient ses auxiliaires désignés, Prusse, Autriche, Turquie et Suède, n'avaient pas, comme nos armées, de grands espaces à parcourir pour entrer en ligne: elles étaient toutes portées, limitrophes de l'ennemi à atteindre: il était inutile et même dangereux d'engager avec elles des négociations dont l'écho pourrait retentir à Pétersbourg et précipiter la rupture. D'ailleurs, Napoléon était persuadé que ces alliances se feraient presque d'elles-mêmes et par la force des choses; que la Prusse et l'Autriche, dominées par son prestige, viendraient docilement à son appel; qu'une sorte de fascination les lui amènerait; que la tradition lui ramènerait la Turquie et la Suède. Aujourd'hui, il essayait simplement, par une pression plus ou moins forte sur les quatre puissances, de composer à chacune une attitude conforme à ses desseins.
A la Prusse, il ne demandait que l'immobilité. La Prusse était sur le chemin entre la France et la Russie: si elle s'agitait et armait, on pourrait croire à Pétersbourg qu'elle se levait à notre instigation et que Napoléon voulait s'en faire une avant-garde; il importait donc qu'elle s'effaçât de la scène le plus longtemps possible et se fît oublier. Mais les convenances de notre politique cadraient mal avec les angoisses de la Prusse. La cour de Potsdam, avertie par les appels d'Alexandre que la rupture entre les deux empereurs approchait et mieux instruite à cet égard que Napoléon lui-même, vivait dans l'épouvante: elle craignait de devenir la première victime de la guerre, quelque parti qu'elle prît, et de périr broyée dans le choc qui se préparait. Pour défendre sa misérable existence, elle armait frauduleusement et en cachette, rappelait en partie les réserves. Au service de qui emploierait-elle ces forces? Irait-elle où l'appelaient ses voeux et ses haines? S'élancerait-elle vers la Russie? Au contraire, cédant à d'inéluctables nécessités, se laisserait-elle dériver vers la France? C'était ce qu'elle ignorait elle-même. Le chancelier Hardenberg passait par des alternatives diverses: négociant simultanément avec Napoléon et Alexandre, il était tour à tour sincère et faux dans ses protestations à l'un et à l'autre; il trompait toujours quelqu'un, mais ce n'était pas la même puissance; il y avait des évolutions dans sa duplicité [104]. En tout cas, il jugeait indispensable de renouveler fréquemment à Paris d'humbles demandes d'alliance, des offres de concours, pour mériter l'indulgence de l'Empereur et l'amener à fermer les yeux sur des armements illicites. Mais l'Empereur dédaignait encore de prêter l'oreille aux sollicitations de la Prusse; d'autre part, dès qu'il remarquait chez elle quelque mouvement suspect, quelque levée excédant le chiffre réglementaire, il la rabrouait durement et, d'un ton courroucé, lui enjoignait de rentrer dans l'ordre, se bornant à lui faire entrevoir, pour prix de sa sagesse, la perspective d'un accord futur et éventuel.