En effet, tout pas rétrograde imposé au duché, toute atteinte portée à son intégrité, toute distraction de territoire opérée à ses dépens, si minime qu'elle fût, détruirait sa force d'expansion et de rayonnement, marquerait pour lui le signal d'une irrémédiable décadence. Ce qui faisait le prestige de cet État d'occasion et de rencontre, ce qui groupait autour de lui tant de dévouements et d'enthousiasmes, c'était qu'il apparaissait à tous comme destiné à s'accroître et à s'étendre, comme une Pologne en voie de reconstitution progressive. Si Napoléon consentait à le diminuer au lieu de l'agrandir, il infligerait à ces espérances un écrasant démenti: il enlèverait à la principauté varsovienne l'unique soutien de son existence. Le mouvement de décroissance imprimé au duché ne s'arrêterait plus: il irait se continuant, s'accélérant, et aboutirait finalement à rejeter dans le néant une création éphémère: toute pierre ôtée à cet édifice suffirait à en rompre l'équilibre instable et en déterminerait tôt ou tard l'écroulement. Quand le duché succomberait, au milieu des révolutions dont l'avenir était gros, la Russie serait là pour en recueillir les débris; s'étant donné prise sur lui en se faisant adjuger dès à présent quelques parcelles de son territoire, elle se trouverait en mesure de tirer à soi et d'absorber le reste.

Alexandre ne méconnut point les avantages de cette combinaison. S'il réussissait à écarter le péril polonais, ce résultat ne serait pas trop chèrement payé de quelque sursis à l'exécution d'autres projets, de quelque ralentissement dans sa marche vers l'Angleterre. Mais réussirait-il à obtenir de Napoléon une concession aussi féconde en conséquences? S'il se prêta à la solliciter, on peut croire que ce fut surtout par acquit de conscience. Tenant à se dire qu'il n'avait rien négligé pour s'épargner une lutte avec le plus formidable adversaire que la Russie eût jamais rencontré devant elle, il permit à Roumiantsof d'entamer l'affaire, se réservant d'y mettre au besoin et très discrètement la main.

Aussi bien, la négociation à mener ne pouvait ressembler à aucune autre. En suivant la méthode ordinaire, en énonçant nettement ses désirs, la Russie s'exposerait à un grave péril. Il était à craindre que Napoléon, malgré les sentiments conciliateurs qu'il affectait, ne nourrît au fond de l'âme de mauvais et perfides desseins. En ce cas, le despote sans scrupules s'emparerait de demandes trop clairement articulées pour accuser la Russie à la face du monde de visées spoliatrices, de prétentions attentatoires à l'intégrité et à l'existence d'un État indépendant: il la mettrait dans son tort aux yeux de l'Europe; tout au moins la perdrait-il irrévocablement dans l'esprit des Varsoviens, et l'empereur Alexandre, malgré ses déboires, ne renonçait jamais complètement à capter ce peuple. Par conséquent, on ne crut à Pétersbourg pouvoir procéder avec trop de prudence, de circonspection et de mystère. On jugea indispensable de ne s'exprimer qu'à demi-mot, par un murmure à peine intelligible, pour se garder la faculté de démentir au besoin ses propres paroles et d'affirmer qu'on n'avait rien dit. Tout se passera donc par insinuations légères, par sous-entendus et réticences, le but de la Russie étant de suggérer un mode de solution, sans l'indiquer positivement, et de se faire proposer ce qu'elle n'entend point demander. Dans le fatras de documents que nous livre à cette époque la correspondance des deux cours, il faut s'attacher à un tout petit mot noyé çà et là dans des flots de rhétorique, à quelques incidentes, à quelques tournures de phrase révélatrices, pour découvrir le secret d'Alexandre ou plutôt de son ministre, pour comprendre à quoi vise et tend leur politique. La négociation qui porte en elle le sort futur des deux empires se fait humble et cachée, se glisse furtivement parmi des discussions de pure forme, longuement et fastidieusement entretenues; nous la verrons se faufiler à travers un amoncellement de paroles creuses et de dissertations stériles.

D'abord, des insinuations préparatoires furent faites au duc de Vicence. Lorsqu'il se plaignait de l'ukase, on lui répondait sur un ton modéré et conciliant, mais Roumiantsof et même l'Empereur faisaient observer «qu'il faudrait s'entendre en même temps, ou peut-être avant, sur d'autres points... qu'il fallait faire la part de la politique avant celle du commerce [152]». L'ambassadeur, s'autorisant de ces déclarations, abordait-il le différend politique, pressait-il les Russes d'accepter Erfurt en échange de l'Oldenbourg ou d'indiquer un autre équivalent, Alexandre restait dans le vague, se bornant à demander justice, réparation, sécurité, soutenant que c'était à la France de parler et d'offrir; mais Roumiantsof s'avançait un peu plus. Suivant lui, «la porte était toujours ouverte pour s'entendre quand on voudrait proposer une indemnité convenable et juste tant pour le duc d'Oldenbourg que pour la Russie, avec laquelle cette affaire paraissait maintenant devoir se traiter directement... Erfurt n'était une indemnité réelle sous aucun rapport et ne pouvait convenir ni au prince, ni à la Russie, qui ne pouvait en désirer une et en accepter qu'une qui eût dans sa situation même la garantie de sa tranquillité et qui pût être protégée et assurée pour l'avenir [153].» Pour que le nouvel établissement du prince trouvât sa sécurité dans sa position, il devait nécessairement toucher et s'appuyer au seul empire intéressé à le défendre: or, parmi les innombrables territoires dont Napoléon disposait, il n'en était qu'un qui confinât à la Russie: c'était le duché de Varsovie.

[Note 152: ] [ (retour) ] Caulaincourt à Champagny, 27 mars.

[Note 153: ] [ (retour) ] Id., 6 avril.

Le cabinet de Pétersbourg mettait ainsi notre ambassadeur sur la voie et lui fournissait quelques moyens de déchiffrer l'énigme. Dans le même temps, l'occasion s'offrit de s'adresser directement à l'empereur des Français. Sa lettre au Tsar en date du 28 février, confiée à Tchernitchef, venait d'arriver et nécessitait un retour. Alexandre prépara immédiatement sa réponse: il la ferait naturellement rapporter par Tchernitchef, n'ayant que de trop bonnes raisons pour réintroduire à Paris ce fin observateur, cet agent perspicace et futé. Dans sa communication à l'Empereur, il n'entendait se permettre aucune allusion à un morcellement de l'État polonais, mais une rédaction habilement nuancée ne pourrait-elle induire Napoléon à y penser et lui en faire venir l'idée?

Alexandre rédigea très soigneusement sa lettre, d'après un brouillon écrit de sa main et plusieurs fois remanié [154]. Sur tous les points en contestation, il acceptait et soutenait vaillamment la controverse, attaquait au besoin pour se mieux défendre, sans se départir jamais d'une exquise courtoisie, et, dans la polémique engagée entre les deux souverains, ne se montrait nullement inférieur à son rival. Avec beaucoup de dignité, il réitérait ses plaintes au sujet de l'Oldenbourg, se justifiait de l'ukase, rappelait les services rendus par lui à la cause commune, indiquait en passant que les travaux de fortifications et les armements opérés dans le duché exigeaient de sa part certaines mesures de même ordre. Enfin, après s'être montré en tout fidèle observateur des traités, il terminait ainsi: «Loin d'être frappé de la pensée que je n'attends que le moment de changer de système, Votre Majesté, si elle veut être juste, reconnaîtra qu'on ne peut pas être plus scrupuleux que je l'ai été dans le maintien du système que j'ai adopté. Au reste, ne convoitant rien à mes voisins, aimant la France, quel intérêt aurais-je à vouloir la guerre? La Russie n'a pas besoin de conquêtes et peut-être ne possède que trop de terrain. Le génie supérieur que je reconnais à Votre Majesté pour la guerre, ne me laisse aucune illusion sur la difficulté de la lutte qui pourrait s'élever entre nous. D'ailleurs, mon amour-propre est attaché au système d'union avec la France. L'ayant établi comme un principe de politique pour la Russie, ayant dû combattre assez longtemps les anciennes opinions qui y étaient contraires, il n'est pas raisonnable de me supposer l'envie de détruire mon ouvrage et de faire la guerre à Votre Majesté, et si elle la désire aussi peu que moi, très certainement elle ne se fera pas. Pour lui en donner encore une preuve, j'offre à Votre Majesté de m'en remettre à elle-même sur la réparation dans l'affaire d'Oldenbourg; qu'elle se mette à ma place et que Votre Majesté fixe elle-même ce qu'elle aurait désiré en pareil cas. Votre Majesté a tous les moyens d'arranger les choses de manière à unir encore plus étroitement les deux empires et à rendre la rupture impossible pour toujours. De mon côté, je suis prêt à la seconder dans une intention pareille. Je répète que si la guerre a lieu, c'est que Votre Majesté l'aura voulue, et, ayant tout fait pour l'éviter, je saurai alors combattre et vendre chèrement mon existence. Veut-elle, au lieu de cela, reconnaître en moi un ami et un allié? Elle me retrouvera avec les mêmes sentiments d'attachement et d'amitié qu'elle m'a toujours connus [155]

[Note 154: ] [ (retour) ] Archives de Saint-Pétersbourg.

[Note 155: ] [ (retour) ] Lettre publiée par Tatistchef, Alexandre Ier et Napoléon, 547-552.