Il s'était levé et marchait maintenant à grands pas, secoué de colère, et tout en marchant jetait violemment ces paroles: «Non, monsieur, heureusement nous ne sommes pas encore réduits à cette extrémité; donner le duché de Varsovie pour l'Oldenbourg serait le comble de la démence. Quel effet produirait sur les Polonais la cession d'un pouce de leur territoire au moment où la Russie nous menace! Tous les jours, monsieur, l'on me répète de toutes parts que votre projet est d'envahir le duché. Eh bien, nous ne sommes pas encore tous morts; je ne suis pas plus fanfaron qu'un autre, je sais que vos moyens sont grands, que votre armée est aussi belle que brave, et j'ai trop livré de batailles pour ne pas connaître à combien peu de chose tient leur sort; mais, comme les chances sont égales, dans le cas que le Dieu de la victoire se range de notre côté, je ferai repentir la Russie, et c'est alors qu'elle pourra perdre non seulement ses provinces polonaises, mais aussi la Crimée.»

Tchernitchef laissa passer cette bourrasque. Dès qu'il trouva occasion de placer un mot, ce fut pour donner à ses précédentes paroles une interprétation restrictive: il s'excusa d'avoir répété à la légère une réflexion échappée au chancelier: peut-être avait-il mal compris la pensée de ce ministre, peut-être l'avait-il mal rendue?

Voyant ce recul, Napoléon en conclut que Tchernitchef avait pouvoir de modifier et d'atténuer la demande: à défaut de l'État polonais, la Russie voulait tout au moins un territoire adjacent qui mettrait Varsovie sous sa dépendance, l'importante place qui dominait la Vistule: «A présent, dit-il d'un ton plus calme, je vous devine; c'est Dantzick que vous désirez avoir en échange. Il y a de cela un an, seulement six mois, je vous l'aurais donné; maintenant que j'ai de la méfiance, que je suis menacé, comment voulez-vous que je vous livre l'unique place sur laquelle je puisse, dans le cas d'une guerre contre vous, appuyer toutes mes opérations sur la Vistule? Il faudrait donc que je les reporte volontairement sur l'Oder, dans le cas que je sois menacé postérieurement.»

Ainsi, sans juger la seconde idée aussi révoltante que la première, il avouait très haut les raisons qui la lui faisaient rejeter. Il ne rompit pas pour cela l'entretien. Tenant à savoir si la crainte d'une renaissance polonaise restait bien la préoccupation essentielle et le tourment de la Russie, s'il fallait chercher là le noeud du problème et la difficulté à résoudre, il s'y prit pour se renseigner d'originale façon, et le récit de Tchernitchef nous fait assister à un curieux jeu de scène.

«Napoléon--raconte l'officier dans son rapport au Tsar--me dit là-dessus avec cet air de rondeur et de bonhomie que Votre Majesté Impériale lui connaît: «Dites-moi franchement, l'empereur Alexandre et le comte de Roumianzoff croient-ils sérieusement que j'ai le désir de rétablir la Pologne?» Je répondis que je ne pouvais pas dire positivement si Votre Majesté lui supposait cette intention, mais que néanmoins ce qui s'était passé dans le duché de Varsovie depuis la campagne de 1809 était fait pour lui donner de l'inquiétude. Me prenant de nouveau par l'oreille, il me dit alors qu'il voulait absolument connaître ce que j'en pensais, moi, ajoutant: «N'est-ce pas, vous croyez que je n'attends que la fin de mes affaires d'Espagne pour effectuer ce projet?» Je répondis que j'étais trop jeune et trop inexpérimenté pour avoir une opinion à moi, que de plus mon devoir était de ne juger que par les yeux de l'Empereur mon maître. Pour lors, me pressant toujours de répondre, Napoléon s'amusa tout en riant à me tirer l'oreille avec force, en m'assurant qu'il ne la lâcherait point avant que je l'aie satisfait. Cette plaisanterie commençant à m'impatienter parce qu'elle me faisait un peu mal, je lui dis: «Eh bien, Sire, puisque Votre Majesté veut absolument une réponse, je lui dirai que je ne saurais déterminer si l'exécution d'un tel projet serait dans ses intérêts ou non; cependant, dans le cas qu'elle lui parût avantageuse, malgré son alliance avec la Russie, je n'hésiterai pas à supposer le rétablissement de la Pologne être une de ses arrière-pensées une fois qu'elle serait libre de toute autre guerre.»

Devant cet aveu, Napoléon manifesta une sorte de stupéfaction douloureuse: Il est inconcevable, dit-il, que l'on persiste à m'attribuer pareil dessein: c'est même «une grande gaucherie»; à force de me répéter que j'ai cette idée, on finira peut-être par me la faire venir, on me poussera à tenter l'entreprise. Alors, «si je suis bien rossé et obligé de rentrer chez moi», au moins la question sera-t-elle décidée une fois pour toutes; elle le sera aussi dans un autre sens, si la guerre tourne à mon avantage. Cependant, fallait-il renoncer à tout espoir de prévenir cette extrémité? N'existait-il pas quelque moyen de dissiper le malentendu, en dehors des sacrifices territoriaux auxquels Tchernitchef avait fait allusion en termes sibyllins? A l'énigme qui lui avait été proposée par deux fois et qu'il craignait d'avoir trop devinée, Napoléon finit par opposer une série de contre-propositions fermes: offre d'ajouter à Erfurt autant de territoire allemand qu'il en faudrait pour constituer au duc d'Oldenbourg un apanage pleinement égal à la principauté confisquée; offre de reprendre et de signer la convention portant garantie contre le rétablissement de la Pologne, dans les termes où elle avait été naguère proposée par la France. En échange de cette grave concession, Napoléon ne demandait qu'une chose, c'était que la Russie renonçât à brûler nos produits; après quoi, il proposerait un désarmement simultané. Il pria Tchernitchef de communiquer ses offres à qui de droit, sans perdre un instant, et comme il était loin d'accorder tout ce que la Russie paraissait réclamer, il essaya de combler la différence par de grands ménagements dans la forme. Jusqu'à la fin de l'entretien, qui dura en tout quatre heures et demie, il combla Tchernitchef de paroles amicales et flatteuses, honorant le Tsar dans la personne de son émissaire.

Les jours suivants, il sembla qu'un mot d'ordre fût tombé de haut dans les milieux officiels, recommandant de bien traiter l'aide de camp voyageur, de lui rendre son séjour à Paris agréable et plaisant. Ce fut dès lors, chez la plupart des personnages appartenant à la cour, un empressement à lui faire fête. Chacun se mit à l'attirer, à le choyer; le prince de Neufchâtel le pria d'assister à un concert intime, donné devant une vingtaine d'élus: la princesse Pauline eut permission de l'inviter, comme autrefois, «à ses petites soirées».

Ce jeu souple et câlin allait être brusquement dérangé par l'intervention inopportune d'un ministre. On sait à quel point la curiosité remuante de Tchernitchef et ses allures de furet inquiétaient le général Savary, duc de Rovigo. Ce grand maître de la police avait respiré en voyant Tchernitchef repartir pour la Russie, mais son soulagement avait été de courte durée: quels n'avaient pas été son émoi, son indignation, en apprenant que l'officier suspect n'avait fait que toucher barres à Pétersbourg, comme s'il y fût allé uniquement «pour changer de chevaux [174]», et qu'il revenait effrontément à Paris poursuivre ses manoeuvres! La manière dont il y était accueilli, le bruit fait autour de son arrivée, la bienveillance qu'on lui témoignait et dont il ne manquerait pas d'abuser, achevèrent de désoler et de scandaliser l'ombrageux ministre, qui ne connaissait point les dessous de la politique impériale. Réagissant contre l'universelle faiblesse, il crut devoir montrer les dents et faire autour de nos secrets militaires le bon chien de garde.

[Note 174: ] [ (retour) ] Mémoires de Rovigo, V, 129.

Tchernitchef fut averti de sa part que trop de curiosité pourrait lui nuire: qu'il s'amusât de son mieux à Paris, sans se mêler d'autre chose, tel était le conseil qu'on avait à lui donner. Sentant la pointe, Tchernitchef paya d'audace, commença par le ministre de la police sa tournée de visites et se montra à lui fort affecté d'injurieux soupçons. Pour mettre désormais sa conduite à l'abri de toute interprétation fâcheuse, il demanda à Savary, avec un air de candeur, de lui tracer un plan de conduite et de lui indiquer les maisons à fréquenter.