[Note 181: ] [ (retour) ] Bignon à Champagny, 29 mars 1811.

[Note 182: ] [ (retour) ] Bignon à Champagny, 29 mars 1811.

Sur l'origine de la découverte, il demeurait aussi réservé qu'il se montrait affirmatif sur le fait en lui-même. On sentait qu'il ne voulait point nommer et compromettre l'auteur de ces poignantes révélations. Il parlait de circonstances providentielles, d'«un miracle [183]», qui l'avait éclairé sur le péril national. Par qui s'était opéré ce miracle? On doit se rappeler que les instructions d'Alexandre à l'homme de confiance chargé de préparer l'entreprise, c'est-à-dire au prince Adam Czartoryski, comportaient et nécessitaient une certaine dose d'indiscrétion: le prince Adam avait dû pressentir quelques membres éminents de la noblesse et de l'armée, puisque tout dépendait de leur assentiment. Avait-il jugé indispensable de s'ouvrir à Poniatowski lui-même et de sonder ses dispositions, au risque de tout compromettre? Avait-il pensé que l'intérêt supérieur de la patrie, dont les destinées allaient se jouer, lui commandait de consulter l'homme qui en semblait l'incarnation vivante? La communication avait-elle été volontaire ou fortuite, directe ou indirecte? Autant de points qui restent dans l'ombre. Il n'en est pas moins certain que les pièces auxquelles Poniatowski faisait allusion et dont il avait eu connaissance, étaient les propres lettres de l'empereur Alexandre à Czartoryski, les deux lettres en date des 25 décembre et 30 janvier, celles dont le Tsar avait fait pendant près de trois mois la base et le pivot de sa politique.

[Note 183: ] [ (retour) ] Id., 30 mars 1811.

Ce qui ne permet aucun doute, c'est la concordance qui existe entre les révélations de Poniatowski à Bignon, telles qu'elles se trouvent relatées dans la correspondance de ce dernier [184], et le contenu des lettres: il suffit de collationner les deux textes pour que l'analogie se manifeste en toute évidence: à quelques variantes près, ce sont mêmes pensées, mêmes expressions. Dans le langage de Poniatowski, tout se retrouve de ce qu'Alexandre avait indiqué et détaillé au prince Adam: promesse d'accorder aux Polonais la plus large autonomie et une constitution libérale, espoir fondé sur la coopération de la Prusse, perspective d'un soulèvement universel en Europe contre le despotisme impérial, mise en mouvement de deux armées russes destinées à s'ébranler l'une après l'autre; enfin, nécessité d'une adhésion préalable et formelle des chefs varsoviens à leur changement de condition. Au dire de Poniatowski, cette réserve ressortait des termes de la seconde lettre, et nous avons vu qu'elle était en effet particulièrement explicite et comme interprétative de la première: Alexandre, s'y faisant mieux comprendre, se déclarait prêt à entrer en campagne, mais exigeait que les Varsoviens lui adressassent au préalable une sorte d'invitation à venir et à les recevoir sous ses lois.

[Note 184: ] [ (retour) ] Dépêches des 29, 30 et 31 mars 1811, avec les pièces jointes.

Poniatowski savait que cet appel ne s'était nullement produit, que le concours espéré par les Russes leur avait fait défaut, que ce mécompte avait empêché l'exécution immédiate de l'entreprise. Actuellement, d'après des informations plus récentes, les dispositions d'Alexandre demeuraient problématiques: il semblait incliner à une politique d'expectative et d'inertie armée, mais rien n'indiquait qu'il s'y fût fixé. Le danger, qui avait certainement existé, n'avait pas disparu et s'était tout au plus éloigné: il pouvait se rapprocher d'un instant à l'autre et fondre sur Varsovie [185].

[Note 185: ] [ (retour) ] Bignon à Champagny, 30 et 31 mars.

Tout concourait à donner cette impression, la présence dans le pays de nombreux émissaires lancés par la Russie en avant-garde, un effort visible pour travailler et égarer l'opinion, le bruit répandu d'une reconstitution nationale par le bienfait de l'autocrate, enfin et surtout l'accumulation progressive des forces russes en avant du grand-duché. Les officiers et chefs de poste qui faisaient sentinelle sur la frontière, les agents déguisés qui se hasardaient à la franchir, envoyaient des bulletins terrifiants: à Varsovie, les pouvoirs publics, le ministère de la guerre, la légation de France étaient assiégés de ces avis; Poniatowski passait ses jours et ses nuits à en opérer le dépouillement: il communiquait ensuite à Bignon les pièces mêmes ou leur analyse. Sans doute, beaucoup de ces récits variaient entre eux et portaient la trace de l'«exagération polonaise»: le tempérament même de la nation s'opposait à toute constatation précise: «Il n'est pas, écrivait judicieusement Bignon, jusqu'à l'espion le plus vulgaire qui, au lieu de donner simplement la note de ce qu'il a vu, ne fasse un roman d'armée à sa façon [186].» Néanmoins, comme tous les rapports s'accordaient en certains points, il était possible de dégager quelques certitudes approximatives. Suivant toutes probabilités, on avait en face de soi cent soixante mille hommes, peut-être deux cent mille,--tel était en réalité le chiffre exact, d'après les aveux mêmes d'Alexandre. Une partie de ces masses s'était rapprochée de la frontière. Dans les districts les plus avancés de la Lithuanie, de la Volhynie et de la Podolie, sur toute la lisière occidentale de ces provinces, les routes se couvraient de régiments en marche, les moindres hameaux regorgeaient de troupes, des divisions parcouraient le pays, évoluaient, passaient d'un point à l'autre, changeant continuellement de place, comme si elles eussent voulu déconcerter l'observateur par cette mobilité et échapper à tout dénombrement. Et ces mouvements divers, ondoyants, difficiles à suivre, surgissant par intervalles de l'obscurité, se confondaient aux yeux des Polonais dans une vision d'épouvante. Vivant dans un cauchemar, il leur semblait qu'une ombre menaçante s'était dressée devant eux et les opprimait; ils la voyaient s'allonger démesurément, s'élever au-dessus de leur tête, se rapprocher, prendre les traits d'un colosse qui se laissait tomber sur eux de toute sa hauteur, pour les écraser de sa masse.

[Note 186: ] [ (retour) ] Id., 30 avril.