À Stockholm, nos offres avaient été accueillies avec un enthousiasme plus apparent que réel: l'objet proposé à Bernadotte ne correspondait pas à ses véritables désirs, et lorsque le baron Alquier l'avait provoqué à discuter un plan de diversion en Finlande, il l'avait trouvé mal préparé sur le sujet, s'exprimant avec gêne, demandant à réfléchir. Cependant, comme il importait de ne pas décourager la bonne volonté de l'Empereur, comme une partie du conseil tenait encore pour l'ancienne politique et regrettait la Finlande, le ministre Engeström avait d'abord suivi les pourparlers avec une sorte d'ardeur. Au bout de quelques semaines, voyant que son interlocuteur n'insistait plus, il cessa lui-même de nourrir la conversation et laissa tomber l'affaire [205]. Avec les Turcs, on s'en tint pareillement aux premières ouvertures: notre légation n'ayant pas renouvelé ses instances pour l'envoi à Paris d'un plénipotentiaire, cet ambassadeur ne partit point: les deux gouvernements restèrent l'un vis-à-vis de l'autre dans une situation mal définie et sur un pied de demi-confiance.

[Note 205: ] [ (retour) ] Correspondance d'Alquier, mai à juin 1811.

Quant à ses armements, Napoléon ne contremande aucune mesure, mais informe ses lieutenants qu'il y a lieu de procéder un peu moins précipitamment, avec plus de mystère et surtout à moins de frais: «Lorsque vous trouverez de l'économie,--écrit-il à Davout,--à mettre douze ou quinze jours de plus à faire faire une chose, je pense qu'il faut adopter ce parti de préférence [206].» Il veut que les corps en formation s'augmentent incessamment, mais qu'ils se munissent de leurs organes sur place, les uns en Allemagne, les autres en Italie ou en France, sans exécuter aucun mouvement qui éveille l'attention [207].

[Note 206: ] [ (retour) ] Corresp., 17702.

[Note 207: ] [ (retour) ] Id., 17726.

En somme, l'impulsion donnée soudainement aux préparatifs se modère, mais continue à se faire sentir, méthodique et réglée. Par suite de l'alerte survenue, un grand pas avait été franchi dans la voie des mesures guerrières, et il n'était point dans le tempérament et l'humeur de Napoléon de s'arrêter en ce chemin, dès que les circonstances l'y avaient engagé à fond. Vis-à-vis de la Russie, il demeure sous une impression plus prononcée de méfiance et de colère: il en veut amèrement à cette puissance de lui avoir presque fait peur, sans qu'il se rende un compte exact de ce qui s'est passé dans l'esprit d'Alexandre. Il n'est pas éloigné de croire que ce prince a voulu simplement diriger contre lui une grande démonstration militaire, avec l'espoir de lui forcer la main par cette pression et de lui arracher un lambeau de la Pologne. Mais cette hypothèse suffit à le révolter: est-il homme à qui l'on dicte des conditions à la pointe de l'épée? Si l'on veut négocier, pourquoi venir «le casque en tête au lieu d'un bâton blanc à la main [208] »? Et l'apaisement actuel, loin de le confirmer dans la volonté de mettre fin au litige, l'en détourne au contraire, en lui rendant le loisir de préparer sa revanche: se reprenant à l'espérance de gagner du temps et de pouvoir donner à ses préparatifs une formidable ampleur, il revient progressivement à l'idée de faire la guerre au lieu de l'éviter, de la faire en 1812, de mener alors une campagne offensive, à la tête de l'Europe, et de trancher violemment le conflit par la plus grande expédition des temps modernes. Son ardeur à traiter décroît à mesure que le danger s'éloigne.

[Note 208: ] [ (retour) ] Paroles répétées par Alexandre à Lauriston, d'après un rapport de Kourakine; lettre particulière de Lauriston au ministre, 1er juin 1811.

Cependant, ayant senti l'embarras où le jetterait une rupture trop prompte avec la Russie, sachant que cette éventualité peut se reproduire, frappé parfois des risques immenses où l'entraînerait une entreprise au Nord même longuement et minutieusement préparée, il reste encore indécis, perplexe, et ne rejette pas tout à fait l'idée d'une transaction. Sincèrement, il voudrait écarter la question polonaise et chasser ce fantôme: il le dit à Kourakine, avec un luxe de paroles obligeantes qui donne au vieil ambassadeur «la force de se promener avec Sa Majesté pendant deux heures malgré sa goutte [209]». Il le répète avec une sorte d'impatience à un diplomate russe de passage à Paris, au comte Schouvalof: «Que me veut l'empereur Alexandre?--lui dit-il.--Qu'il me laisse tranquille! Croit-on que j'irai sacrifier peut-être deux cent mille Français pour rétablir la Pologne [210]?» Et il fait justement observer que le duché dans son état actuel, c'est-à-dire faible et soumis, lui est plus avantageux qu'une Pologne indépendante et forte, qui se soustrairait tôt ou tard à sa tutelle. Mais est-il possible de rassurer la Russie à moins d'un dépècement du duché, condition inacceptable et déshonorante? Puis, il est une autre question que Napoléon ne renonce jamais au fond de l'âme à réveiller et à reprendre: c'est celle des neutres et du blocus. À supposer que l'on trouve moyen d'aplanir les difficultés présentes, Alexandre consentira-t-il à décréter des mesures plus efficaces contre les Anglais et suppressives de leur commerce? Telle est la question d'importance capitale qui complique toujours aux yeux de l'Empereur et aggrave le problème. Sur tous les points en suspens, il espère que le duc de Vicence, soit par réponse aux deux lettres qui lui ont été adressées, soit de vive voix après son retour, va lui fournir enfin des notions précises: il a hâte de savoir à quel prix au juste il pourrait s'épargner une guerre avec la Russie et s'assurer un renouvellement de concours contre l'éternelle ennemie.

[Note 209: ] [ (retour) ] Rapport cité dans la lettre de Lauriston du 1er juin.

[Note 210: ] [ (retour) ] Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie, XXI, 415.