«Les Russes ont donc peur?» dit Napoléon, comme si la terreur inspirée par le seul aspect de ses armées flattait et délectait son orgueil: «les Russes ont donc peur?»--«Non, mais ils préfèrent la guerre à une situation qui n'est plus la paix.»--«Croient-ils me faire la loi?»--«Non.»--«Cependant, c'est me la dicter que d'exiger que j'évacue Dantzick, pour le bon plaisir d'Alexandre.»--«Alexandre ne désigne rien sans doute pour qu'on ne dise pas qu'il menace; cependant il énumère tout ce qui s'est passé depuis Tilsit. J'ai pu voir ce qui inquiétait, je puis donc dire ce qui tranquilliserait.»--«Bientôt il faudra que je demande à Alexandre la permission de faire défiler la parade à Mayence?»--«Non, mais celle qui défile à Dantzick l'offusque.....»--«Les Russes sont devenus bien fiers: on veut me faire la guerre?»--«Non, ni la guerre, ni la loi; mais on ne veut pas la recevoir.»--«Les Russes croient-ils me mener comme ils menaient sous Catherine II leur roi de Pologne? Je ne suis pas Louis XV; le peuple français ne souffrirait pas cette humiliation.»
Ce n'était pas la première fois qu'il évoquait, à propos de la Pologne, la figure de l'indolent monarque qui avait laissé s'accomplir sous ses yeux le crime du partage et qui en portait la peine devant l'histoire: on eût dit que ce souvenir de honte l'obsédait, le hantait. Il répéta deux ou trois fois sa phrase sur Louis XV, avec une animation grandissante: puis, allant droit à Caulaincourt et le serrant de près, dardant sur lui le double jet de flamme de ses yeux: «Vous voudriez donc m'humilier?» dit-il.--«Votre Majesté, répliqua tranquillement l'autre, me demande les moyens de maintenir l'alliance, je les lui indique. Il faut se replacer autant que possible dans la situation où l'on était au lendemain d'Erfurt. Si vous voulez rétablir la Pologne, alors, c'est une autre affaire.»--«Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas rétablir la Pologne.»--«Alors, je ne comprends pas à quoi Votre Majesté a sacrifié l'alliance avec la Russie.»--«C'est elle qui l'a rompue parce que le système continental la gênait.» Caulaincourt fit observer que l'Empereur avait donné le premier l'exemple d'une infraction aux lois du blocus, en organisant le système des licences. À cette riposte, qui atteignait le point faible de son argumentation, l'Empereur se sentit touché et jugea le coup adroitement porté; il sourit, et prenant Caulaincourt par l'oreille: «Vous êtes donc amoureux d'Alexandre?» lui dit-il.--«Non, mais je le suis de la paix.»--«Et moi aussi, mais je ne veux pas que les Russes m'ordonnent d'évacuer Dantzick.»--Aussi n'en parlent-ils point: mais autre chose est d'exprimer un voeu et de formuler une exigence.»
En disputant sur Dantzick, on restait à côté du point essentiel et brûlant. Napoléon se rendait compte que l'empereur Alexandre, sous ses phrases énigmatiques et ses réticences, cachait une arrière-pensée persistante, une ambition inexprimée; qu'il y avait un dessous à l'affaire: «Vous êtes dupe, dit-il à Caulaincourt; je suis un vieux renard; je connais les Grecs.» Caulaincourt: «Votre Majesté me permet-elle une dernière observation?» L'Empereur: «Parlez... (avec impatience) mais parlez donc!» Et son geste, sa voix, l'interrogation de son regard commandaient une réponse franche et nette.
Reprenant alors la question principale, Caulaincourt la présenta avec plus de force et d'ampleur, quoique toujours en termes généraux: il la montra telle qu'il la discernait. D'après lui, l'instant était arrivé où l'Empereur devait opter entre deux partis bien tranchés, également soutenables, mais exclusifs l'un de l'autre.
Le premier consistait à rassurer la Russie, à reconquérir cette alliée de premier ordre en lui accordant un gage effectif et public contre le rétablissement de la Pologne, quitte à désespérer les habitants de ce pays et à nous les aliéner sans retour; il appartenait à l'Empereur, en sa sagesse, de décider quelle serait la garantie à fournir. Un second parti pouvait être adopté: ce serait, au contraire, de reprendre et de pousser à bout l'oeuvre de restauration à demi accomplie en 1807 et en 1809, de reconstituer entièrement la Pologne. On ferait en ce cas la guerre aux Russes, mais on la leur ferait avec un but, pour un objet parfaitement défini et qui en vaudrait la peine. Réintégrée dans ses anciennes limites, remise au rang de grande puissance, la Pologne deviendrait notre point d'appui dans le Nord et y modifierait à notre profit la distribution générale des forces. Chacun de ces systèmes avait ses avantages et ses inconvénients, mais l'heure avait sonné où il fallait embrasser franchement l'un ou l'autre et s'y fixer; entre eux, il n'était plus de place pour une solution intermédiaire et équivoque. Cette alternative rigoureuse, Caulaincourt l'avait déjà posée au cours de sa correspondance, et ses paroles ne furent que la paraphrase de ces lignes remarquables écrites dans l'une de ses dernières dépêches: «Il faut que l'Empereur choisisse entre la Pologne et la Russie, car les choses en sont venues au point que ne pas désenchanter l'une, c'est perdre l'autre [230].»
[Note 230: ] [ (retour) ] Caulaincourt à Maret, 8 mai 1811.
«Quel parti prendriez-vous? dit l'Empereur.--Alliance, prudence et paix.--La paix! il faut qu'elle soit durable et honorable. Je ne veux pas d'une paix qui ruine mon commerce comme celle d'Amiens. Pour que la paix soit possible et durable, il faut que l'Angleterre soit convaincue qu'elle ne retrouvera plus d'auxiliaires sur le continent... Il faut que le colosse russe et ses hordes ne puissent plus menacer le Midi d'une irruption.» Et l'Empereur suivit avec feu ce raisonnement, qui l'emportait à la guerre et l'entraînait au Nord, pour y retrouver et y reconstituer les frontières de l'ancienne Europe.
«Votre Majesté penche donc pour la Pologne?» dit simplement Caulaincourt. Ces paroles arrêtèrent net l'Empereur dans son belliqueux essor et le rejetèrent dans ses perplexités. En effet, cette barrière qu'il songeait à relever contre la Russie, ce ne pouvait être que la Pologne: débile et inconsistante barrière, rempart de sable, puisqu'il s'agissait d'un peuple auquel avaient manqué toujours la stabilité et la cohésion: était-ce sur cette base fragile qu'il convenait d'échafauder une combinaison gigantesque? L'Empereur se reprit donc avec vivacité, comme si sa pensée eût opéré un mouvement de recul: «Je ne veux pas la guerre, dit-il, je ne veux pas la Pologne, mais je veux que l'alliance me soit utile. Elle ne l'est plus depuis qu'on reçoit les neutres; elle ne l'a jamais été.» Caulaincourt recommença son plaidoyer en faveur d'Alexandre; il affirma de nouveau la sincérité de ce prince, la noblesse de ses sentiments; il le fit avec tant de conviction et de chaleur que l'Empereur finit par lui dire, moitié souriant, moitié fâché: «Si les dames de Paris vous entendaient, elles raffoleraient encore plus de l'empereur Alexandre. Ce qu'on leur a raconté de ses manières, de ses galanteries à Erfurt, leur a tourné la tête: avec tout ce que vous dites, on ferait de beaux contes aux Parisiens.»
Ces éloges donnés à son rival l'agaçaient visiblement; il se contenait pourtant, et ses hésitations ne semblaient pas prendre fin. L'ambassadeur se crut autorisé à poursuivre l'oeuvre de raison et de salut à laquelle il s'était voué. Longuement, il expliqua que tous les actes de l'Empereur depuis 1808 faisaient craindre à la Russie de nouveaux bouleversements: «Mais quoi! s'écria Napoléon, quels desseins me suppose-t-on? Que puis-je désirer? La France n'est-elle pas assez grande?» D'ailleurs, n'avait-il pas donné aux Russes des preuves non équivoques de son bon vouloir et de sa munificence? N'était-ce rien que toutes ces provinces, tous ces territoires réunis à leur empire par la vertu et le bienfait de son amitié? Caulaincourt répliqua que ces cadeaux n'avaient pas été assez désintéressés ni bénévoles pour qu'on nous en sût beaucoup de gré: «On ne tient pas compte des choses que commande la nécessité.» La conversation s'égara ainsi en discussions rétrospectives, se prolongea pendant des heures, s'éparpilla sur tous les objets qui tenaient de près ou de loin à la politique des dernières années; mais une pente irrésistible la ramenait toujours à la difficulté centrale.
Napoléon voulut prouver qu'il avait tout fait pour rassurer Alexandre au sujet de la Pologne, que les objections systématiques ou captieuses étaient venues de l'autre côté. Il fit allusion au traité de garantie négocié en 1810: «On n'a discuté que sur les mots: je n'ai voulu changer que la rédaction.--Mieux eût valu rejeter la convention, répondit Caulaincourt, que de proposer des changements qui avaient trop prouvé qu'après avoir voulu donner cette sécurité, on avait, dans l'intervalle d'un courrier à l'autre, changé de politique et qu'on avait d'autres projets.--Alexandre a fait le fier, il n'a plus voulu de la convention, c'est lui qui l'a refusée. Convenez franchement que c'est lui qui veut faire la guerre.--Non, Sire, j'engagerai ma tête à couper qu'il ne tirera pas le premier coup de canon et ne dépassera jamais ses frontières.--Alors nous sommes d'accord, car je n'irai pas le chercher.--Soit, mais il faut s'expliquer et trouver un moyen de faire revivre la confiance.» C'était ce moyen que Caulaincourt ne pouvait ou n'osait énoncer positivement, que Napoléon devinait et ne voulait admettre. La conversation se replaçait ainsi au point qu'il lui semblait interdit de dépasser, où elle tournait interminablement sur elle-même, sans avancer d'une ligne.