[Note 244: ] [ (retour) ] Corresp., juin et juillet 1811, passim.
II
Cette préparation lente et méthodique frappait moins les regards que le fiévreux travail de la période précédente. En Allemagne, en Autriche, en Pologne même, dans tous les pays qui avaient craint de devenir le théâtre et l'enjeu de la lutte, on crut que décidément la guerre s'éloignait. Dans les chancelleries, dans le conseil des souverains, à l'affolement produit par l'imminence de la crise et l'embarras des résolutions à prendre, succédait un calme relatif. La politique chômait; la diplomatie prenait ses vacances: le grand monde se répandait dans les villes d'eaux de la Bohême, pour y jouir des splendeurs d'un merveilleux été. Il n'était pas jusqu'aux Russes de Vienne, jusqu'à ces infatigables artisans de discorde qui ne parussent désespérer d'une rupture immédiate. Après avoir pendant tout le printemps poussé furieusement à la guerre et cherché à y entraîner l'Autriche, ils quittaient momentanément la place et s'en allaient, suivant le mot de notre ambassadeur, «noyer leur amertume dans les eaux de Baden, de Carlsbad et de Toeplitz [245]». Mais ce déplacement ne suspendait pas leur activité; il leur permettait au contraire, à l'aide de nombreux renforts arrivés de Russie et d'auxiliaires trouvés sur place, de renouveler leur guerre de partisans, d'ouvrir une campagne d'été, propre à réveiller et à nourrir le mécontentement de l'Empereur.
[Note 245: ] [ (retour) ] Otto à Maret, 1er juin 1811.
La Bohême se trouvait sur le chemin de toutes les nouvelles et de toutes les intrigues. Depuis le mariage de Marie-Louise, la partie intransigeante de la noblesse autrichienne avait émigré à Prague: elle avait fait de cette ville son refuge et son retranchement. Puis, les agents secrets que l'Angleterre versait continuellement sur l'Europe, après avoir atterri en Suède, après s'être faufilés en Prusse, cheminaient à travers la Saxe et la Bohême pour gagner Vienne, où ils allaient travailler la société et pervertir l'opinion: avant de pousser jusqu'à ce terme de leur voyage, ils prenaient langue à Carlsbad ou à Toeplitz. C'était là aussi qu'affluaient des divers pays germaniques, comme en un point central, comme en un parloir périodiquement ouvert, les émissaires du Tugendbund, les dépositaires du secret patriotique, les membres de ces mystérieuses confréries qui composaient en Allemagne, parmi l'affaissement de tous les pouvoirs constitués, la seule force active et belligérante.
Nos représentants en Autriche et en Saxe, observateurs désignés, traçaient alors un tableau assez piquant des stations thermales de la Bohême, de ces rendez-vous d'élégance et d'intrigue, où l'opposition contre nous prenait toutes les formes, depuis les plus violentes jusqu'aux plus puériles, et s'amusait de satisfactions sentimentales, en attendant mieux: «Depuis la fâcheuse aventure de Schill, écrivait un agent de surveillance, les chevaliers et chevalières de la Vertu ont continué à travailler à la restauration de l'antique Germanie; et comme rien ne doit être négligé pour faire le bien, ils ont envoyé dans les diverses parties de l'Allemagne des missionnaires habiles qui, tantôt par leur éloquence, tantôt par des ouvrages mystiques, s'efforcent de faire germer les graines répandues pendant la dernière guerre. Les dames mêmes se chargent de ces missions honorables, et la comtesse de Recke s'est acheminée à Carlsbad pour y présider le club de la Vertu et relever la colonne d'Arminius. Les membres de cette société se reconnaissent par des signes convenus, et ont, principalement dans le Nord, des moyens de communication. Pour conserver les formes antiques de son pays, Mme de Recke est accompagnée d'un barde, qui, suivant le sentiment unanime du club, est l'homme le plus éloquent et le plus grand poète de son siècle. Issu de la colonie française de Berlin, il n'a contre lui que son nom; il s'appelle Didier, ci-devant chanoine de Magdebourg. Le génie fécond de ce nouveau Tyrtée enchante, transporte et enivre tous ceux qui ont la permission d'assister aux séances.
«Des odes, des apologues, des chants de guerre varient les plaisirs des auditeurs. Pour donner une juste idée de la finesse de ses allusions, on se borne à citer ici la fable du Tigre, où, après mille incidents plus ingénieux les uns que les autres, le tigre finit par manger le lion, l'éléphant, les léopards et les ours. L'auteur fait entendre que ce tigre n'est autre chose que l'empereur Napoléon lui-même. Communément la séance se termine par un chant de guerre de la composition de M. le chanoine. La dernière ode, le martyre de la bienheureuse reine de Prusse, ayant été applaudie avec extase, il s'est écrié: «Que ne puis-je la chanter à la tête de deux cent mille hommes!» Mme de Recke a une telle horreur de tout ce qui est français, qu'elle a fait voeu, dit-on, de ne plus parler notre langue [246].»
[Note 246: ] [ (retour) ] Archives des affaires étrangères, correspondance de Vienne, 390.
Autour de ce singulier cénacle se groupaient des officiers prussiens, «prêts à tout sacrifier aux mânes de leur reine», «des mouchards anglais», des émigrés français, d'anciens chefs de chouans, tous s'animant les uns les autres, chuchotant et gesticulant, s'insurgeant en paroles contre le «puissant dominateur de l'Europe». Leur horreur de la France était telle que la venue annoncée d'un de nos diplomates, du respectable baron de Bourgoing, ministre impérial à Dresde, faisait s'envoler toute une partie de cette bande, comme à l'approche d'un pestiféré. La présence d'un de nos officiers provoquait des manifestations scandaleuses: «Sa décoration de la Légion d'honneur donnait des vapeurs aux femmes qui se vantaient d'avoir montré du caractère, c'est-à-dire d'avoir été à son égard aussi grossières qu'il est possible [247].» Dans ce milieu où bouillonnaient tant de passions, on juge si l'arrivée du comte Razoumowski, chef de la faction russe à Vienne, fit sensation, lorsqu'il parut avec ses amis comme un général au milieu de ses troupes, plein d'audace et de jactance, se donnant pour mission de coaliser tous les mécontentements et de les mener haut la main à une action commune.