Mais Alexandre ne parlait plus de la Pologne. Il laissait le chancelier s'épuiser à la recherche de vains expédients et ne le suivait plus dans cette voie: moins pacifique, plus entier et plus exigeant sous son masque d'impassible douceur, il s'était juré de ne fermer le conflit qu'au cas où Napoléon lui accorderait le gage éclatant qu'il avait en vue. Ce résultat vainement attendu de la mission Tchernitchef, il avait pensé que le retour du duc de Vicence à Paris et ses instances pourraient le produire. Après le départ de l'ambassadeur, on l'avait vu en proie à une impatience et à une émotion mal dissimulées, calculant la durée du voyage et le temps nécessaire pour le retour d'un courrier, comptant les jours, presque les heures. Au commencement de juin, il avait compris que Caulaincourt arrivait à Paris et s'était senti au moment décisif. Depuis, plusieurs semaines s'étaient écoulées, sans apporter de réponse satisfaisante, et rapprochant ce silence d'autres indices, Alexandre l'interprétait comme un refus[254]. Voyant que Napoléon n'entrait pas dans la voie des concessions caractérisées, il ne voulait plus traiter, renonçait à présenter des moyens d'apaisement et de concorde: la démarche à la fois énigmatique et pressante qu'il avait tentée par l'intermédiaire de Caulaincourt avait épuisé sa bonne volonté.
[Note 254: ] [ (retour) ] Napoléon avait dit à Kourakine «qu'il aurait cédé deux districts du duché de Varsovie, en donnant une compensation au roi de Saxe, et même la ville de Dantzick et son territoire, si l'empereur Alexandre l'eût demandé et n'eût pas fait des armements menaçants». Alexandre cita ce propos à Lauriston, en ajoutant «que ce si voulait tout dire et qu'il le comprenait». Lettre particulière de Lauriston à Maret, 1er juin 1811. D'autre part, une personne haut placée en France et se disant bien informée faisait avertir par Tchernitchef Sa Majesté Russe que Napoléon n'avait nul dessein «de se raccommoder sincèrement avec elle». Rapport du 17 juin, vol. cité, 175. La personne en question n'était-elle pas celle à qui le Tsar avait fait remettre une lettre autographe au commencement de l'année?
Une influence étrangère contribuait à dissiper ses dernières hésitations. Tous les témoignages de première main s'accordent à signaler durant cette période la faveur croissante du Suédois Armfeldt et son rôle dans les événements. Peu à peu, les bienfaits, les encouragements, les marques d'intérêt venaient le trouver et le mettaient hors de pair: son crédit tout intime ne laissait plus de place aux conseils officiels de Roumiantsof et reléguait au second rang Speranski lui-même.
Le Suédois avait gagné la confiance du maître par l'indépendance même de ses allures: Alexandre se piquait de détester les flatteurs, et le meilleur moyen de lui faire agréer un avis était de le lui présenter avec quelque rudesse; on donnait ainsi à cet autocrate, qui rougissait de l'être, l'illusion de commander à des hommes libres. Armfeldt lui parlait haut et ferme: «Très éloigné, dira de lui bientôt un observateur perspicace [255], de ce caractère et de ce langage serviles qui caractérisent le peuple esclave, le baron d'Armfeldt a surtout frappé et conquis l'Empereur par sa franchise et sa hardiesse à lui opposer le tableau de ce qu'il pouvait être à celui de ce qu'il était.» Avec une insistance presque cruelle, il faisait sentir au Tsar l'infériorité de sa position présente, les dégoûts dont Napoléon l'abreuvait, l'humiliation et le danger de céder toujours, la nécessité de se reprendre et de résister, sous peine de n'être plus qu'un fantôme d'empereur: il lui adressa un long mémoire portant cette épigraphe «To be or not to be [256].»
[Note 255: ] [ (retour) ] Le comte de Loewenhielm, 5 avril 1812; archives du royaume de Suède.
[Note 256: ] [ (retour) ] Tegner, III, 301.
Sensible à ces âpres mises en demeure, Alexandre s'imprégnait des idées qu'on lui versait dans l'esprit, mais il les appliquait conformément à son caractère et à son génie propres, plus portés d'ordinaire aux ténacités inertes qu'aux brusques initiatives. Il se fixait à une politique toute de dénégations, à un système évasif et dilatoire, à une intransigeance voilée, sans se dissimuler qu'il provoquait ainsi et finirait par s'attirer la guerre. Après s'y être préparé le premier, après avoir été sur le point de la commencer, après s'être prêté ensuite à quelques tentatives pour l'éviter, il revenait à y voir, comme au printemps, le dénouement certain et obligé du conflit, avec cette différence qu'il entendait désormais se faire attaquer au lieu d'attaquer, laisser venir à lui l'adversaire, au lieu de le devancer.
En effet, à l'instant même où il cède en politique aux suggestions belliqueuses d'Armfeldt, il choisit définitivement, comme guide et conseiller militaire, Pfuhl le temporisateur. Il adopte officiellement son plan: il prescrit d'organiser des lignes de défense conformément aux données admises et charge l'Allemand Wolzogen de préparer cette oeuvre [257]. S'il incline encore à faire précéder le grand recul par une pointe en Pologne, c'est à seule fin de désorganiser autant que possible les moyens de l'envahisseur: il ne s'agit plus là que d'une offensive strictement limitée, destinée à faire commencer de plus loin la retraite dévastatrice et la résistance fuyante: il s'agit surtout d'une offensive purement stratégique. Politiquement, Alexandre est résolu à éviter toute mesure violente, tout éclat, jusqu'à ce que les Français se soient avancés assez loin en Allemagne, assez près de ses frontières, pour le mettre en état de légitime défense. Ce qu'il veut avant tout, c'est se donner aux yeux de l'Europe l'apparence du droit et les dehors de la longanimité. Tous ses efforts vont tendre à perpétuer le conflit, mais à le perpétuer sans en avoir l'air, en rejetant sur son rival la responsabilité et l'odieux de la rupture.
[Note 257: ] [ (retour) ] Mémoires de Wolzogen, 57. Une note publiée dans la collection des archives Woronzof, XVI, 390, fixe également au mois de juin l'adoption du plan défensif. Loewenhielm définira ainsi les résolutions d'Alexandre: «Ne rien accorder à la France et attirer l'ennemi dans des lignes de défense établies.» Dépêche du 3 mars 1812, archives du royaume de Suède. Armfeldt écrivait qu'il espérait bien que Bonaparte viendrait «donner dans le piège». Tegner, III, 384.
Dans ce but, il évite désormais toute allusion au duché de Varsovie; celant au plus profond de son âme le grief réel, il n'allègue que le grief apparent, la réunion de l'Oldenbourg, et joue avec un art consommé de cette affaire, où il a incontestablement le beau rôle et peut se dire l'offensé. D'un ton triste et doux, il continue à se plaindre de l'outrage: il réclame vaguement une satisfaction. Si la France le serre de plus près et le conjure d'énoncer ses désirs, il se borne à demander la réparation du préjudice causé, la réintégration du duc dans le patrimoine familial. Lui parle-t-on d'équivalent et de compensation, il ne dit ni oui ni non: il promet d'expédier à Kourakine les pouvoirs nécessaires pour conclure un accord et se garde de les envoyer: il se dit invariablement prêt à terminer l'affaire et n'en fournit jamais les moyens [258]. En même temps, il a soin d'affirmer très haut, de publier que la saisie de l'Oldenbourg, si pénible qu'elle lui ait été, ne constitue pas à ses yeux un casus belli, qu'il ne revendiquera jamais les armes à la main les droits de sa maison. Par conséquent, si Napoléon renforce ses effectifs, glisse de nouvelles troupes en Allemagne, prépare ses instruments d'agression, c'est sans cause valable, c'est par pur délire d'ambition et d'orgueil, c'est pour soumettre au joug un empire qui ne demande qu'à vivre en paix avec lui et à demeurer son allié.